Portrait de Céline Bouvier, photographe et plasticienne

Portrait de Céline Bouvier
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L’ADN Le Shift est le collectif de L’ADN, son prolongement humain. Il est né d’une volonté de faire naître d’authentiques conversations, de créer des relations durables et de nous donner les moyens d'agir ensemble. Ses membres veulent penser, encourager et écrire collectivement le grand récit de la transition écologique. Avec ces portraits, nous leur donnons la parole.

 

Les chiffres donnent le vertige. Dans le monde, 2 milliards de tonnes de déchets finissent tous les ans dans la nature, avec pour effet d'impacter lourdement les écosystèmes et d'empoisonner les sols. Céline Bouvier, photographe et plasticienne, a décidé de rendre visible ce fléau dont l'ampleur est trop souvent méconnue. 

 

Rien ne semblait la prédestiner à devenir artiste. Formée au monde de l'entreprise, Céline Bouvier a fait du marketing son quotidien pendant presque trois décennies en travaillant pour une entreprise montrée du doigt sur la pollution plastique... Jusqu'à ce qu'un jour, elle décide de bifurquer radicalement. Depuis, cette quinquagénaire dynamique et talentueuse multiplie les expositions et les projets pour alerter et sensibiliser sur les risques liés aux déchets, tout en gardant un pied dans l'entrepreneuriat. Une initiative plus que salutaire.

 

En quoi consiste votre démarche artistique ?

Céline Bouvier : J'ai développé une obsession pour les déchets en milieux sauvages. Je les collecte et les organise dans des compositions pour les photographier avec une dimension très esthétique. J'expose mes œuvres dans des lieux publics pour émouvoir ceux et celles qui les regardent. J'espère ainsi sensibiliser les gens en offrant au regard un problème qu'on essaye d'invisibiliser. Je crois au pouvoir des émotions positives, sans être dans la culpabilité, ni dans la laideur. En parallèle, j'ai créé ma propre structure d'accompagnement des entreprises sur des sujets de marketing et d'intelligence collective. Je souhaite faire bouger les lignes.

 

Comment en êtes-vous venue à prendre les déchets en photo ?

C. B. : Une des choses qui me touche le plus, c'est la nature. Je vis entre la Sologne et la Camargue entourée de paysages sauvages et sublimes. Je suis absolument émerveillée par la nature. Du coup, la juxtaposition de cet environnement magnifique avec la pollution est particulièrement choquante. C'est ce que j'essaye de montrer. Cette démarche rejoint mon parcours car j'ai travaillé pendant presque 30 ans chez Coca-Cola. J'ai notamment été directrice marketing pour la France. C'est une entreprise que j'ai beaucoup aimée. C'était d'ailleurs un rêve d'enfant d'y travailler. J'avais beaucoup d'attachement à ma fonction, mais le monde a évolué. Et au bout d'un moment, je n'y trouvais plus mon compte.

 

D'où votre décision de changer de cap ?

C. B. : J'ai décidé de devenir artiste il y a quatre ans. Et là, j'ai eu l'impression de sortir d'une zone de confort dans laquelle je m'étais installée, de m'extraire du microcosme parisien, et de redécouvrir la vie. J'ai beaucoup voyagé pendant cette période de transition. C'est à l'étranger que j'ai été confrontée à la dégradation des environnements naturels. Je m'étais alors dit, avec une forme de culpabilité, que quand j'étais dans cette entreprise, j'avais vraiment l'impression que nous faisions du mieux possible pour limiter la pollution. Et je participais à notre défense face aux attaques et aux reproches qui nous étaient adressés. 

Ce qui m'a le plus choquée, c'est que j'étais sincère. J'étais persuadée que nous traitions le problème et que nous faisions ce qu'il fallait. Je manquais de clairvoyance et de lucidité. Bien évidemment, nous ne faisions pas assez et pas assez vite.

Pour autant, je pense que ça ne sert à rien de renvoyer dos à dos les uns ou les autres. Je pense que c'est une responsabilité collective, tout comme les solutions. En revanche, il faut regarder la réalité du problème en face parce qu'il faut faire plus que ce qui est fait aujourd'hui, et il faut le faire tous ensemble.

 

Vu la quantité d'emballages jetés chaque jour, le changement ne semble pas simple...

C. B. : C'est certain. Par contre, si on veut vraiment que la situation s'améliore, il faut nécessairement que les entreprises passent la seconde car ce sont elles qui produisent. Si on ne traite pas le problème à la source, il n'est pas possible d'agir efficacement à l'autre bout de la chaîne, c'est-à-dire sur le consommateur. Cette transition nécessite d'inventer de nouvelles matières, de nouveaux gestes, de nouveaux modes de consommation... Ce sont des changements profonds qui ne peuvent pas être faits instantanément. Mon aspiration est de participer à accélérer ce mouvement.

 

Comment votre travail est-il accueilli ?

C. B. : J'ai de très bons retours et c'est ce qui m'encourage à continuer. J'ai eu la chance d'exposer de manière très régulière, et en particulier à l'extérieur, dans des lieux publics. C'est un art que je mets à la disposition des municipalités, qui souhaitent faire plus et mieux en matière de sensibilisation. Ma démarche a toujours rencontré un écho favorable. J'ai un très bon accueil également de la part du public, parce que mes photos suscitent beaucoup de conversations. Les gens sont souvent surpris par les déchets car, comme ils sont esthétisés, ils ne les voient plus de la même manière. Par exemple, je présente les bâtons de cotons-tiges sous la forme d'un arc-en-ciel, ce qui fait qu'on ne les reconnaît pas forcément. Mes photos permettent de nourrir la réflexion sur les enjeux liés aux déchets, et de faire comprendre que le tri n'est pas la solution miracle. Cela donne la possibilité de faire passer ce message de manière plus fluide et plus décontractée.

 

Aujourd'hui, l'art doit prendre part au combat écologique ?

C. B. : Je pense que oui. Beaucoup d'artistes travaillent sur ces sujets mais tout dépend de la place qu'on leur accorde pour montrer leur travail, parce que ce type de démarche nécessite d'être exposé dans d'autres lieux que les galeries. L'art est souvent consommé dans des circuits assez élitistes. Les canaux de diffusion doivent être différents pour donner plus d'impact à ces sujets. Il faut rapprocher les œuvres des zones de sensibilisation. J'aimerais, par exemple, exposer sur les quais de Seine à Paris, parce que c'est là que le soir, les jeunes qui viennent prendre l'apéro abandonnent une énorme quantité de gobelets. Si mes photos sont dans une galerie, il n'y a pas beaucoup de chances que ça serve à qui que ce soit.

 

Vos prochains projets ?

C. B. : Je travaille sur un livre avec Mélanie Roosen, une ancienne journaliste de L'ADN. Elle avait fait un article sur mon travail, étant elle-même très impliquée sur la question des déchets. Nous nous sommes dit que ce projet serait une belle initiative à mener ensemble. Nous sommes en train de chercher des partenaires pour le préachat du livre, afin de pouvoir obtenir un accord avec un éditeur national. Nous voulons mettre en place une démarche plus globale de sensibilisation qui intégrerait également plusieurs autres actions, notamment des expositions et des conférences. Notre souhait est de pouvoir aller au contact des publics, y compris des entreprises. En tant qu'ancienne directrice marketing, je suis crédible pour prendre la parole sur ces questions. Il y a nécessairement mieux à faire que ce qui est fait actuellement.

 

Pour en savoir plus sur L’ADN Le Shift et rejoindre le collectif, rendez-vous sur notre site.

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