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Ils font Shifter l'époque
Arnaud Pagès - Le 22 juin 2020
Portrait d'Emmanuel Delannoy
© DR

Portrait d'Emmanuel Delannoy, associé-fondateur de Pikaia

Diplômé de l'Institut de Management International de Paris et de l'École Centrale de Marseille ou il a obtenu un Master en innovation et développement durable, Emmanuel Delannoy a été le créateur et le directeur du think-tank INSPIRE, dédié à la mise en oeuvre de nouvelles relations entre économie et biodiversité. Depuis 2018, il est associé-fondateur de Pikaia, un cabinet dont l'objectif est de favoriser la métamorphose des entreprises vers des modèles résilients, régénératifs et inspirés par le vivant.

L’ADN Le Shift est né d’une volonté de vous inviter à vivre ce que nous vivons en tant que média : vous connecter à ces pôles d’énergie de l’époque, initier les rencontres, faire naître d’authentiques conversations, et créer des relations durables. Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire mondiale, nous avons besoin plus que jamais de créer du lien, de nous rencontrer et de vous présenter celles et ceux qui pensent et font le monde de demain. C’est pour cette raison que nous avons souhaité publier les portraits des membres de L’ADN Le Shift. Un portrait, une rencontre.

 

Quelle est votre vision du changement ?

Emmanuel Delannoy : A mon sens, l'essentiel est de faire la distinction entre les invariants, c'est à dire les choses fondamentales qu'on veut absolument conserver, et ce qu'il faut nécessairement changer. Le lien au changement n'est pas si simple que ça et nécessite une analyse poussée. Dans la biosphère, tous les organismes obéissent à un certain nombre de principes du vivant qui ont été sélectionnés par l'évolution, par des processus d'adaptation et de coévolution permanente. Ces principes fondent un socle robuste qui permet la résilience, et qui fait que le vivant entretient les conditions de son existence plutôt que qu'il ne les dégrade. Toute espèce qui ne se conformerait pas à ces principes est vouée à être balayée par l'évolution. La nôtre ne fait pas exception.

 

L'enjeu est de franchir un nouveau cap pour nous adapter à l'écosystème global ?

E.D. : Exactement. Il s'agit de s'inscrire dans cette dynamique sans avoir la prétention de la piloter. Cela revient à nous comporter en « surfeurs » du vivant plutôt qu’en « maîtres et possesseurs » contrairement à l’injonction de Descartes qui fondait la modernité sur cette séparation d’avec la nature et cette quête d’abolition du hasard... Il s'agirait donc d'une relation plus humble basée sur une interaction dynamique. Et finalement, le surfeur tire bel et bien profit de l'énergie de la vague, ce qui n’est en rien « mal » ou problématique. Le tout est d’accepter le vivant dans sa vraie nature, sa spontanéité et sa diversité sans chercher à le « réduire » en permanence comme nous le faisons aujourd'hui. 

 

C'est un véritable changement de paradigme...

E.D. : C'est même un changement civilisationnel. Il y a à peu près 8000 ans, le Néolithique a marqué une rupture majeure. C'est le premier acte par lequel l'espèce humaine s'est mise à modifier son environnement pour l'adapter à ses besoins, plutôt que de s'y adapter en tant qu'espèce. Nous avons inventé l'agriculture, transformé la structure des sols, détourné des cours d'eau, aménagé des terrasses... Nous avons même pu créer, avec l’agriculture bocagère, des habitats favorables à la biodiversité. Alors pourquoi pas ? Mais nous sommes allés tellement loin dans cette logique d'artificialisation et de domestication qu'aujourd'hui nous avons atteint une limite. Et le vivant nous renvoie des signaux qui ne nous sont pas favorables. Il nous faut donc entrer dans le post-Néolithique, c'est à dire passer d'un rapport fondé sur la maîtrise du vivant à un rapport d'interactions à bénéfices réciproques.

 

Comment participez-vous à cette nouvelle étape ?

E.D. : À plusieurs niveaux. Il faut tout d'abord créer du désir et de l'envie. Le changement n'aura lieu que s’il est souhaité, pas si il est imposé sous la contrainte. Il y a un travail à faire autour du rêve et de l'émerveillement. Mais il faut aussi être dans le concret et tisser des collaborations avec des entrepreneurs, des chefs d'entreprise, des décideurs économiques au niveau des territoires. L'idée est d'éclairer autrement la relation d'interdépendance entre l'économie et la biodiversité. Pour l'ensemble des entrepreneurs, il y a un intérêt de plus en plus marqué à renverser la vapeur et à considérer la biodiversité comme un enjeu stratégique. 

 

Comment aller encore plus loin ?

E.D. : Il faut renouer avec la nature et notamment écouter ce qu’elle a à nous dire et à nous transmettre. Quand, par exemple, vous avez un passage de relais d'une génération à une autre dans une entreprise, si ça se fait de manière brutale et non accompagnée, il y a une partie du savoir qui est perdu. Et le nouveau savoir, qui est riche lui aussi, vient le remplacer sans être raccord avec le précédent. Il y a déperdition. Il est donc important de conserver les savoir issus de l’observation de la nature, par exemple dans les savoirs traditionnels ou empiriques, pour les enrichir ou les éclairer autrement avec les acquis de la science moderne. A ce titre, le biomimétisme fonctionne bien parce que nous avons aujourd'hui des outils d'exploration et de connaissance du vivant que nous n'avions pas il y a 50 ou 60 ans, ce qui nous permet de faire des progrès considérables. Il faut en quelque sorte que nous fassions du "knowledge management"... Autrement dit, chercher à ne rien perdre de ces savoirs informels tout en les enrichissant avec des savoirs formels. C'est une approche que l'on trouve dans la permaculture qui intègre des savoirs empiriques, non académiques, avec des savoirs scientifiques. Il y a un enjeu aujourd'hui à ne pas opposer ces connaissances et ces manières de faire.

 

Est-ce que le premier enjeu ne serait pas de repenser la place de l'humain sur Terre ?

E.D. : L'humain a toute sa place dans le vivant, ce n’est pas une question. D'ailleurs, la transition écologique ou même la préservation de la biodiversité, n’ont de sens que si elles permettent de garantir à notre espèce des conditions de vie favorable à un réel épanouissement. Mais cela n'est possible que si nous préservons le vivant, tout le vivant, dans toute sa diversité. Il y a un profond changement culturel et anthropologique qui est en train de se produire : nous comprenons que nous ne serons jamais « maîtres et possesseurs de la nature ». Sans renoncer aux acquis de la pensée moderne, il faut que nous soyons capables d'accepter cette dépendance radicale au vivant et de la traduire en une "cosmopolitesse", pour reprendre un mot inventé par le philosophe Baptiste Morizot : une nouvelle politesse vis à vis du vivant dans son ensemble, humain et non humain. 

 

Votre objectif pour 2020 ?

E.D. : Je mène un travail de réflexion sur l'éthique du biomimétisme pour faire en sorte qu'il ne profite pas seulement aux humains mais au vivant dans son ensemble. En quelque sorte, rendre à la nature autant qu’elle nous donne, et elle nous donne beaucoup. En parallèle, j'anime un projet qui vise à fédérer les acteurs du tourisme sur la conservation de la biodiversité, en partant du constat que sans biodiversité, il n'y a pas de tourisme durable sur un territoire.

 

Emmanuel Delannoy est membre de L’ADN Le Shift - le collectif des Nouveaux Mutants.
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Arnaud Pagès - Le 22 juin 2020
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