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Ils font Shifter l'époque
Arnaud Pagès - Le 17 juin 2020
Portrait d'Elise de Blanzy Longuet
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Portrait d'Elise de Blanzy-Longuet, directrice de la culture du département des Hauts-de-Seine

Formée au droit pénal à l'Université Panthéon-Assas et diplômée de Sciences-Po, Elise de Blanzy-Longuet a longtemps travaillé au sein du groupe Fimalac, sur des projets tels que la création du musée du Louvre Abu Dabi, le rayonnement de la Grotte Chauvet ou l’emblématique Fondation Culture & Diversité. Elle est aujourd’hui directrice de la culture du département des Hauts-de-Seine, où elle est en charge de mettre en œuvre la politique culturelle du territoire. Entre secteur public et secteur privé, elle agit pour une culture au service de l’intérêt général, levier de transformation sociale.

L’ADN Le Shift est né d’une volonté de vous inviter à vivre ce que nous vivons en tant que média : vous connecter à ces pôles d’énergie de l’époque, initier les rencontres, faire naître d’authentiques conversations, et créer des relations durables. Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire mondiale, nous avons besoin plus que jamais de créer du lien, de nous rencontrer et de vous présenter celles et ceux qui pensent et font le monde de demain. C’est pour cette raison que nous avons souhaité publier, en cette période inédite, les portraits membres de L’ADN Le Shift. Un portrait, une rencontre.

 

Selon vous, quel rôle peut jouer la culture dans le changement ?

Elise de Blanzy-Longuet : La culture permet de changer le regard que l’on porte sur le monde. Tissu d’expériences sensibles partagées, la vie culturelle traite à la fois de lien social, d’émancipation individuelle et de joie de partager ensemble. Particulièrement dans ces temps d’incertitude, les politiques culturelles publiques ont un rôle puissant à jouer, pour accompagner ce changement, avec en ligne de mire un impact sur le quotidien des usagers, sur le temps court et sur le temps long. Au sein du Département des Hauts-de-Seine, la feuille de route de l’action culturelle est très concrète et très claire. Elle vise à valoriser et à offrir au plus grand nombre l’accès à des équipements, des œuvres et des pratiques culturelles exigeantes, vivantes et accessibles à tous. La politique culturelle engagée depuis plusieurs années par le Département a eu des effets profonds pour transformer son territoire, pour le structurer et accompagner la vie de ses habitants. Le concept de Vallée de la Culture qui allie de équipements culturels d’envergure comme la Seine Musicale et le maillage territorial, a été l’emblème de ce changement. A titre personnel, je m’intéresse à cette culture, ancrée dans le territoire, qui transforme la société. Pas pour simplifier, aplanir ou imposer une vision univoque du monde mais bien pour apporter la nuance, pour révéler la richesse et la complexité.

 

Et dans la crise que nous venons de traverser ?

E.d.B.L. : Le secteur culturel a été profondément, et sans doute durablement, touché par la crise. Du jour au lendemain, le confinement, en interdisant tout lien, toute expérience physique, a imposé une stricte digitalisation de l’accès à l’autre et donc à la culture. En laissant un timide espace pour des pratiques à la fenêtre ou au balcon. Ce faisant, les usages, que ce soit du côté de l’offre comme de la demande, ont été bouleversés. Avec des effets dévastateurs pour le secteur, mais qui ont aussi permis de bousculer les chemins d’accès à la culture, voire d’ébranler les lignes étanches de la démocratisation culturelle.

 

C'est donc une évolution positive ?

E.d.B.L. : Nous avons une réelle obligation de remise en cause et de prise en compte de tout ce qui s’est passé pendant cette période. Certains professionnels, dans le patrimoine ou le spectacle vivant, ont saisi cette occasion pour concevoir des projets nouveaux, embrassant le fait que les repères classiques avaient été chamboulés. Plus de publics en salles, plus de visiteurs, mais des expérimentations passionnantes qui ont pu être menées. Des festivals, des collectifs, des Centres Dramatiques Nationaux, de Gennevilliers à Angers, des institutions, ont modifié leur façon de s’adresser à leurs publics.

 

Quel a été l’impact de ces expérimentations sur l’accès à la culture ?

E.d.B.L. : Le secteur culturel a beaucoup souffert mais en imaginant et en mettant en place des systèmes pour pallier la fermeture des lieux ou y intégrer les contraintes sanitaires, des chemins nouveaux d’accès à la culture ont été emprunté, en y associant différemment le numérique, en s’ouvrant plus au plein air, aux hors les murs. Au passage, l’idée que la digitalisation du monde est un appauvrissement culturel a été sérieusement entamée. Pas seulement  du côté de l’offre artistique et culturelle mais  également  du côté des publics : plus nombreux et plus engagés. Si la crise a été hélas un révélateur des inégalités d’accès au numérique, la diffusion digitale de la culture, est sortie de sa confidentialité. Alors qu’il ne s’agit ni d’information, ni de divertissement, les audiences sur les réseaux ont été exceptionnelles. Auprès de communautés déjà acquises, mais aussi auprès de publics plus difficiles à toucher, comme les collégiens par exemple. Des publics qui sont allés sur internet pas seulement pour consommer ou se divertir mais aussi pour découvrir et apprendre, avec l’école à la maison notamment.

 

Ne s’agit-il pas d’accélération de tendances qui existaient déjà ?

E.d.B.L. : En matière culturelle, le confinement du printemps 2020 n’a pas été qu’un simple accélérateur de tendances, comme pour le vélo ou le télétravail. Si dans ces domaines, une marche importante a été montée, en matière d’accès à la culture c’est l’escalier tout entier des pratiques, des offres et des usages culturels qui a été parcouru ! Certes, il reste à mesurer ce qui disparaîtra et ce qui restera. Mais une rupture est intervenue. Pour les musées et autres lieux d’exposition ou de spectacle, le digital pouvait apparaître comme un prolongement d’un monde physique clos, au mieux comme un nouvel espace à conquérir. Les expériences récentes ont montré qu’on gagnait à s’attacher davantage à l’expérience partagée qu’à l’espace partagé. Et qu’une participation numérique, expérientielle, pouvait être imaginée d’emblée avec les propositions du « monde réel ». Il est désormais temps de concevoir des propositions culturelles hybrides, où les moments virtuels et réels ne s’opposent pas, mais sont articulés ensemble dès l’origine. C'est en cela que la crise a complètement transformé la question de l’espace physique et de son double numérique. Et cela affecte l’âme des métiers comme le mien, qui agissent pour faire en sorte que la culture soit vivante et partagée par le plus grand nombre. En bons « logisticiens de la culture », c’est un axe de travail quotidien qui est aujourd’hui renouvelé.

 

C'est ce dont parlait déjà André Malraux dans les années 60 ?

E.d.B.L. : La culture « aux fenêtres, aux balcons et aux écrans » que nous avons vécue a transformé l’accès à la culture, selon les codes du « monde d’avant ». Jusqu'à présent, chacun restait dans sa case. Depuis Malraux, la démocratisation culturelle n'a pas beaucoup progressé, et les révolutions numériques successives n’ont pas tenu leurs promesses en la matière. C'est peut-être le début d'un changement de paradigme. Ce serait en tout cas, pour reprendre l’idée de Bruno Latour, un véritable « gâchis » de ne pas s’emparer de ces signes de changements.

 

Quels sont les avantages de cette évolution ? Comment une politique culturelle peut accompagner la sortie de crise ?

E.d.B.L. : Nous devons remettre la culture au service et au cœur de l'intérêt général.  Avec l’exploration de nouvelles façons d'aller vers le public, de « faire conversation » : du streaming aux salons/ateliers en plein air, des choses fortes, et résilientes, intimes et expérientielles, mais aussi poreuses aux questions de société. Ces propositions doivent être soutenues.

 

Votre défi post confinement ?

E.d.B.L. : Un enjeu sera de poursuivre ce souffle généreux, qui démultiplie les chemins et les offres culturelles. Mais le défi sera surtout, malgré les difficultés économiques qui s’annoncent, de nous rappeler que la culture est une composante essentielle des sociétés humaines, permettant d’édifier un ensemble commun, avec un langage, des repères, un imaginaire partagé. La reprise de la vie en commun ne peut se faire sans elle.

 

Elise de Blanzy-Longuet est membre de L’ADN Le Shift - le collectif des Nouveaux Mutants.
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* Par souci de transparence, nous précisons qu'Elise de Blanzy-Longuet et Adrien de Blanzy, Directeur de la publication de L'ADN sont liés personnellement.

Arnaud Pagès - Le 17 juin 2020
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