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Ils font Shifter l'époque
Arnaud Pagès - Le 10 juin 2020
Portrait de Philippe Nassif
© Géraldine Aresteanu

Portrait de Philippe Nassif, philosophe, conférencier et fondateur de Philia Et Caetera

Diplômé de Sciences-Po Paris, Philippe Nassif a eut une première vie d'écrivain et de journaliste, notamment chez Technikart où il a chroniqué pendant de nombreuses années l’actualité des idées et l’esprit du temps. Aujourd'hui philosophe et conférencier, il a créé le cabinet "Philia Et Caetera" il y a trois ans pour aider les dirigeants et leurs collaborateurs, à formuler une pensée plus précise et plus vaste des enjeux auxquels ils sont confrontés. Et ainsi à poser les bases d'une vision partagée qui permet à une organisation de libérer sa puissance d'agir.

L’ADN Le Shift est né d’une volonté de vous inviter à vivre ce que nous vivons en tant que média : vous connecter à ces pôles d’énergie de l’époque, initier les rencontres, faire naître d’authentiques conversations, et créer des relations durables. Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire mondiale, nous avons besoin plus que jamais de créer du lien, de nous rencontrer et de vous présenter celles et ceux qui pensent et font le monde de demain. C’est pour cette raison que nous avons souhaité publier, en cette période inédite, les portraits des premiers membres de L’ADN Le Shift. Un portrait, une rencontre.

Qu'est ce que la philosophie peut apporter aux entreprises ?

Philippe Nassif : J'aide les dirigeants à mieux réfléchir à la raison d'être de leur activité, qui est, selon moi, le seul élément stable auquel ils peuvent se raccrocher dans un monde qui est extrêmement changeant. Ce que je fais en entreprise, c'est d'abord une philosophie qui est là pour orienter l'action. C'est une philosophie pratique, donc : il ne s’agit pas de convoquer les grands systèmes métaphysiques élaborés par certains grands philosophes mais plus pragmatiquement de prendre le temps de penser sa manière d’agir et ses aspirations propres.

 

A quoi ressemble cette philosophie pratique ?

P.N. : C'est tout d'abord la capacité à questionner ses idées reçues, ses propres manières de faire, et à s’offrir la possibilité de s'étonner que l'on fasse les choses ainsi et pas autrement. En référence à Socrate, il s'agit d'interroger les gens sur leur mission et leur vision du travail pour leur permettre de prendre de la hauteur. Et à partir de cette interrogation, il s'agit ensuite d'argumenter, c'est à dire de fonder la pensée de manière solide. En entreprise, les dirigeants comme les collaborateurs ne prennent généralement pas le temps de se remettre en question. Le dialogue passe souvent par des arguments d'autorité. On ne se questionne pas, ni collectivement ni individuellement, et on utilise des mots-valises, des phrases toutes faites ou des slogans pour communiquer. Cela aboutit à une pensée qui est friable. Dès qu'une contradiction apparaît, dès que le marché tourne dans le mauvais sens, la conviction vole en éclats. D’où l’intérêt d’affiner son argumentation en articulant de manière cohérente les causes et les conséquences.

 

C'est donc un outil pour rendre les organisations plus résilientes ?

P.N. : Assurément. Un autre atout de la philosophie est qu'elle permet de définir les mots et de les conceptualiser. Le plus souvent, les collaborateurs utilisent des mots - la confiance, le leadership, la collaboration, l'innovation - dont la définition varie en fonction des individus, ce qui peut mener à un grand nombre de malentendus. En prenant le temps de définir les mots qui guident notre action au quotidien, il est possible de réorienter cette action. Par exemple, comme le dit joliment ma collègue philosophe Flora Bernard avec qui je travaille parfois : selon la définition que je vais me donner du mot de confiance, je ne l’accorderai ni ne la recevrai de la même manière. La philosophie est donc utile, au sein de l'entreprise, pour penser à la manière dont on pense. Mais il y a plus. Le philosophe est également un spécialiste de la généralité. Il est ainsi capable de tisser des liens entre différents champs du savoir, du monde, de la société, de l'entreprise... C'est quelqu'un qui scrute l'esprit de son temps. Une partie de mon travail consiste donc à lire de la philosophie contemporaine et à repérer les idées qui, émergentes, éclairent notre  présent.

 

En pensant différemment, il devient possible de transformer le monde ?

P.N. : Je l’espère. Le philosophe « praticien », c'est celui qui aide les autres à expliciter des pensées qu’ils portent, implicitement, en eux. Il donne la possibilité de faire un travail d'actualisation des représentations collectives et individuelles pour mieux cerner les mutations en cours. Quand j'interviens en entreprise, il y a parfois un petit miracle de la conversation qui se produit. La parole est libératrice. Elle permet de formuler, en s'écoutant, des pensées qui, latentes, étaient en nous mais ne s’étaient pas encore imposées à notre conscience. En actualisant les représentations, il est possible de penser en accord avec ce qui s'est transformé dans le monde. Car nous sommes bien souvent toutes et tous à côté de la plaque. Nous avons changé, le monde a changé, l'entreprise a changé mais nous continuons à raisonner à l’aide de catégories usées. D'une certaine façon, il s'agit, par l'exercice de la philosophie, de se raccorder au présent afin d’agir de la manière la plus pertinente possible. 

 

Un objectif précis pour 2020 ?

P.N. : Accompagner toujours mieux les entreprises face aux enjeux écologiques, sociaux, technologiques qu’elles affrontent aujourd’hui. La question de la raison d'être est une question puissante. Elle amène une entreprise à réfléchir d’un côté à ce qu’elle pourrait offrir comme produit ou service véritablement utile. Et de l’autre à sa gouvernance, son organisation, sa manière de concevoir l’action commune. Le pari de Philia Et Caetera est de considérer que nous ne sommes pas condamnés à la grammaire néo-libérale et que cela en passera, entre autre, par la réforme de l’objet « entreprise ». La croissance à tout prix a tendance à perdre de son charme par les temps qui courent : de fait, de plus en plus d’entreprises s’interrogent désormais sur la meilleure manière de contribuer au bien commun. Et ainsi de réinventer, patiemment, le sens même du travail.

 

Philippe Nassif est membre de L’ADN Le Shift - le collectif des Nouveaux Mutants.
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Arnaud Pagès - Le 10 juin 2020
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