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Ils font Shifter l'époque
Arnaud Pagès - Le 17 déc. 2020
Portrait de Dorothée Munyaneza
© Maya Mihindou

Portrait de Dorothée Munyaneza, danseuse, chorégraphe, musicienne et autrice

Née au Rwanda, Dorothée Munyaneza a été témoin, à l'âge de 12 ans, du génocide perpétré par les Hutus sur les Tutsis, avant de partir s'installer en Angleterre avec sa famille. De cette blessure personnelle et de ce traumatisme collectif, elle tire à la fois une grande force et un regard empreint de sagesse et de bienveillance sur l'humanité. Musicienne, autrice, danseuse et chorégraphe, elle entend favoriser, grâce à ses créations, l'avènement d'une société plus inclusive qui met sur le même pied d'égalité toutes ses composantes, y compris les minorités.

L’ADN Le Shift est né d’une volonté de vous inviter à vivre ce que nous vivons en tant que média : vous connecter à ces pôles d’énergie de l’époque, initier les rencontres, faire naître d’authentiques conversations, et créer des relations durables. Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire mondiale, nous avons besoin plus que jamais de créer du lien, de nous rencontrer et de vous présenter celles et ceux qui pensent et font le monde de demain. C’est pour cette raison que nous avons souhaité publier les portraits des membres de L’ADN Le Shift. Un portrait, une rencontre.

 

Quelle est votre vision du changement ?

Dorothée Munyaneza : Ma vision du changement, c'est de faire en sorte que les personnes qui sont à la marge, celles qui sont mises à l'écart, celles qui ont été si souvent malmenées par l'Histoire, soient plus visibles et mieux entendues. Je pense notamment aux femmes et aux personnes issues des minorités sexuelles et raciales. Pour moi, il s'agit de basculer vers une société où il y a une vraie attention aux autres. La question est de savoir comment on se reconnaît en autrui et comment on tend plus l'oreille pour percevoir l'humanité en chacun de nous. Il faut rentrer dans un rapport à l'autre plus égalitaire.

 

Comment traduisez-vous cela votre travail ?

D.M. : Avec Kadidi, la compagnie que j'ai créée, j'aborde depuis quelques années l'Histoire du Rwanda, et notamment la question du génocide des Tutsis. Je parle de mes cicatrices personnelles, mais aussi de celles de notre humanité car à un moment donné, le monde s'est tu. Il a tourné le regard. Je voulais parler de ce silence là en mettant en scène et en rendant audible quelque chose qui, pour moi, reste inaudible et incompréhensible. J'ai poursuivi ma recherche avec Unwanted, une pièce qui aborde la question du viol contre les femmes en temps de guerre. Ce sont souvent les corps des femmes qui sont envahis et qui sont détruits. Cette violence là passe également sous silence. Elle fait pourtant des victimes. Avec Unwanted, je veux que ce crime touche les gens dans leur propre corps, dans leur propre chair, au plus profond d'eux-mêmes...

Aujourd'hui, avec Mailles, ma nouvelle création, j'ai invité cinq femmes africaines ou afro-descendantes qui vivent en Haïti et en Europe pour retranscrire leurs récits, alors qu'elles ont été dispersées dans le monde par choix ou par l'Histoire, que ce soit celle de la colonisation, de l'esclavage ou tout simplement des flux migratoires...  Il s'agit de célébrer cette humanité là. Mon travail, c'est vraiment de partager ces paroles qu'on entend pas ou peu. Je m'intéresse également à la vie quotidienne des gens qui habitent dans les quartiers défavorisés. C'est mon engagement politique, mon engagement social, mon engagement humain et artistique envers toutes ces personnes qui ont tendance à être mises de côté. Elles sont importantes.

 

Changer la société, c'est reconnecter les gens entre eux ?

D.M. : Connecter, reconnecter, partager, écouter aussi... C'est tout cela. Aujourd'hui, je cherche à rester disponible à la rencontre, à l'imprévu, à l'apprentissage. Je ne prétends pas détenir la vérité absolue, mais chaque échange avec les autres peut mener à un vrai changement dans notre société, car il y a aujourd'hui énormément de frictions et de tensions.. Tant de choses peuvent nous pousser à nous dissocier. Parler des inégalités sociales et faire converger les luttes, que ce soit celles de la communauté LGBTQIA+, celles des gens les plus démunis, celles des artistes eux-mêmes, permet d'avancer vers une société plus juste. Tant qu'on ne comprendra pas que les luttes sont liées et que l'acte créatif peut mener à un changement profond, il n'y a pas grand chose à espérer. Il faut continuer à rester ouverts et ouvertes. Il faut continuer à créer des ponts au lieu de bâtir des murs. 

 

Dans quelle mesure les artistes peuvent-ils rappeler que le changement est avant tout une question humaine, qui ne concerne pas uniquement la technologie et l'économie ?

D.M. : C'est en effet une question humaine, et qui est également très liée au vivant. Aujourd'hui, en période de crise sanitaire, nous avons été privés de la rencontre avec l'autre, empêchés de nous rassembler... Cela m'a permis de me rendre compte à quel point ce lien est important et nécessaire. Être physiquement ensemble n'a pas de prix. Il y a quelque chose qu'on ne peut pas retrouver à distance grâce au numérique... Nous toucher, communier ensemble, habiter un même espace, échanger sur nos peurs, nos envies, nos espoirs, nos fragilités... L'énergie qui circule entre nous est différente de celle que l'on peut avoir à travers un écran. Le rassemblement physique est de l'ordre du vivant. C'est la manifestation d'êtres vivants qui respirent et qui expirent ensemble. Cet élan vital est absolument essentiel à la création.

 

Votre grand projet pour 2021 ?

D.M. :  Retrouver la scène pour pouvoir partager Mailles, cette nouvelle création avec les spectateurs et spectatrices. Je vais également travailler sur des projets avec d'autres artistes. J'ose espérer qu'on pourra se rassembler, mais cela dépendra de l'évolution de la pandémie et de l'état du monde. Il ne faut pas perdre le lien avec le monde. C'est un défi pour moi de rester connectée, ancrée, vibrante et vivante.

 

Dorothée Munyaneza est membre de L’ADN Le Shift.
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Arnaud Pagès - Le 17 déc. 2020
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