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Ils font Shifter l'époque
Arnaud Pagès - Le 9 juin 2020
Portrait de Céline Dartanian
© Vincent Hoel

Portrait de Céline Dartanian, chamane

Détentrice d'un Master en marketing et publicité obtenu à l'ISEG Paris, Céline Dartanian a travaillé pendant presque dix ans pour plusieurs grands médias et a fondé Ubik, un cabinet d'insights prospectifs, ainsi que Black Böö, une start-up dont la mission est de protéger la planète grâce aux nouvelles technologies. En parallèle de cette carrière d'entrepreneuse et de communiquante, elle a vécu une expérience unique il y a 7 ans qui a fait d'elle une authentique chamane, héritière d'un savoir ancestral qui a pour axe de gravité la sacralisation de la nature. En fine connaisseuse des rites animistes, elle entend aujourd'hui faire évoluer le regard que nous portons sur le vivant.

L’ADN Le Shift est né d’une volonté de vous inviter à vivre ce que nous vivons en tant que média : vous connecter à ces pôles d’énergie de l’époque, initier les rencontres, faire naître d’authentiques conversations, et créer des relations durables. Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire mondiale, nous avons besoin plus que jamais de créer du lien, de nous rencontrer et de vous présenter celles et ceux qui pensent et font le monde de demain. C’est pour cette raison que nous avons souhaité publier, en cette période inédite, les portraits des premiers membres de L’ADN Le Shift. Un portrait, une rencontre.

 

Comment le chamanisme peut-il modifier notre vision du monde ?

Céline Dartanian : C'est plutôt l'animisme qui a ce pouvoir. C'est une manière de voir et d'être qui considère que tous les êtres vivants, humains et non humains, que ce soit les animaux, les végétaux, les minéraux, ou des éléments de la nature comme le vent ou la pluie, sont sacrés. C'est donc un rapport complétement différent avec ce qui nous environne. Comme tout est sacré, tout est sur un même pied d'égalité. Et du coup, tout est lié. Tout est un.

 

Le déséquilibre que nous avons installé avec la nature, en considérant qu'elle était à notre service, est-il à l'origine de nos problèmes environnementaux ?

C.D. : Notre principal problème est que nous l'avons désacralisée. L'ère anthropocène nous a placé au dessus du vivant alors que nous devrions être au même niveau que lui. Nous sommes notre propre cheval de Troie. Pendant des siècles, les philosophies et les religions n'ont eu de cesse de mettre l'être humain sur un piédestal, en le déconnectant de la nature... Le vivant n'est pas à notre service. En réalité, c'est plutôt l'inverse. Normalement, nous devrions avoir plus de devoirs que de droits, mais nous avons l'impression que nous avons tous les droits.

Pourtant, les scientifiques ont démontré que Sapiens n'était pas une espèce différente des autres. Aujourd'hui, nous évoluons vers plus d'humilité ?

C.D. : C'est un fait. Nous considérons de plus en plus que la nature est notre égale. C'est visible, par exemple, avec les progrès du biomimétisme qui permet de s'inspirer de l'innovation du vivant pour concevoir des technologies. La deuxième chose, c'est que nous apprenons toujours plus de la nature. Grâce à la science, nous avons découvert que des êtres que nous considérons comme inanimés communiquent entre eux. Un lien invisible les unit. C'est ce que l'ouvrage à succès "La vie secrète des arbres" a permis de mettre en lumière. Dans la forêt, les arbres se parlent et sont solidaires les uns des autres. Il y a également des gens comme Valérie Cabanes qui œuvrent à un changement de paradigme. Cette juriste en droit international souhaite que les éléments de la nature soient reconnus comme des entités juridiques, ce qui permettrait de mieux les protéger. C'est déjà le cas en Inde où le Gange a été reconnu comme une entité juridique propre. C'est également le cas chez les Maoris en Nouvelle-Zélande. Le parlement leur a même versé 52 millions d'euros de dommages et intérêts. Grâce à ce type d'action, nous sommes en train de redonner un certain pouvoir à la nature.

Comment restaurer plus efficacement le lien qui nous unit au vivant ?

C.D. : Il y a plusieurs façons d'y arriver. Il faut tout d'abord questionner nos modes de vie. Est-ce que notre consommation perturbe le cycle naturel des choses ? C'est compliqué d'infléchir la courbe car nous sommes collectivement engagés dans un système qui est très difficile à arrêter. Ensuite, si on veut vraiment se reconnecter, le mieux est de se retrouver en pleine nature. Pas au bois de Boulogne pendant 2 heures, mais dans une nature totalement sauvage pendant plusieurs jours. Là on peut expérimenter ce que l'historien roumain Mircea Eliade appelait le "numineux", c'est à dire cette espèce de vertige qui fait que l'on se sent tout petit face à la nature. Un autre moyen très efficace, c'est l'action. Faire signer des pétitions contre l'écocide, participer aux marches. Tous les chamanes que je connais sont très militants. Cette reconnexion à la nature peut aussi se faire par des rites de passage. C'est ce qui permettait aux communautés ancestrales d'être soudées et à chaque individu de comprendre la valeur de sa place.

Comment contribuez-vous à cette reconnexion ?

C.D. : D'abord, j'ai choisi de mettre le chamanisme au service de la communauté humaine. Ensuite, je me suis fixée pour mission de porter le discours sur l'animisme en Occident. Il y a 370 millions d'animistes à travers le monde. Il y en a partout, sauf en Europe.

 

Un mantra qui symbolise le changement que vous voulez impulser ?

C.D. : Tout est UN.

 

Votre défi pour 2020 ?

C.D. : Je suis en train de lancer un laboratoire spécialisé dans les plantes médicinales. Nous offrons au monde entier les médecines ancestrales, considérées par l'OMS comme un soin universel, tout en rétribuant équitablement les communautés qui sont dépositaires de ces savoirs. L'incubation est finie. Nous sommes en phase d'accélération à Sophia Antipolis. Je souhaite également faire sortir de terre les sujets liés à l'animisme, qui représentent une clé pour sauver demain. J'aimerais que les gens en Occident réfléchissent à la resacralisation.

Céline Dartanian est membre de L’ADN Le Shift - le collectif des Nouveaux Mutants.
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Arnaud Pagès - Le 9 juin 2020
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