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Enfants assis sur des bancs à côté d'écrans
© Cottonbro

Médias : d'une transformation radicale à la responsabilité sociale

Le 18 mars 2021

À l'heure où les écrans ont grandement investi notre quotidien, la culture mise entre parenthèses, la question du rôle des médias et leur avenir ne peut être évincée. Romain Marsily, directeur général de VICE TV nous livre son analyse.

Quelle photographie peut-on faire du monde des médias aujourd’hui ?

Il s’agit d’un monde en transformation radicale depuis plus de 20 ans, dont la crise va accélérer le mouvement de recomposition. En deux décennies, les usages ont été bouleversés par le numérique. Les différents médias traditionnels, qu’il s’agisse de la presse, de la radio ou de la télévision, qui est toutefois plus résistante, se sont largement adaptés. Mais les transferts massifs vers le numérique ont occasionné des pertes de valeur, qui ont remis en cause des modèles économiques entiers. Mais surtout deux ou trois plateformes captent l’essentiel des revenus publicitaires numériques. Ce déséquilibre est à terme dangereux pour le pluralisme comme pour les libertés individuelles.

Au-delà des défis économiques, il s’agit également d’un monde qui fait face à des défis culturels et intellectuels immenses. Ils concernent des problématiques aussi variées que sa représentativité, son rapport au temps et à la raison, sa propension à demeurer avant tout un agent de transmission et pas seulement de communication. Et bien sûr, la capacité à conserver liberté et authenticité face aux pressions de tous types, qu’il s’agisse des différents ennemis de la liberté d’expression ou des conformismes moralisateurs.

Mais cette période est fascinante à vivre. L’accès au savoir et aux idées n’a jamais été aussi facile, de même que la possibilité pour de nouvelles voix d’émerger. C’est pourquoi il convient d’aborder tous ces défis de façon optimiste et combative, surtout quand, comme chez VICE, nous parvenons à maintenir une forte proximité et une grande confiance avec nos audiences, quelles que soient les plateformes sur lesquelles nous leur parlons et les écoutons.

VICE a toujours souhaité miser sur l’authenticité, la quête perpétuelle de fond et de l’humain. Est-ce un modèle que l’on risque de rencontrer plus souvent dans le futur et après la crise ?

C’est en effet l’une des marques de fabrique de VICE. Raconter le monde tel qu’il est, sans filtre, dans sa beauté et ses contrastes, dans ses luttes et ses excès, être au plus près de nos audiences, leur proposer des clés de compréhension et des moyens d’action, avec toujours un pas de côté. Cela passe par tout type de formats, souvent très incarnés: de grands reportages d’actualité, des séries documentaires, des talks intimistes comme, récemment, Mirror ou Thérapie sur VICE TV.

Il ne s’agit évidemment pas d’ériger cela en modèle absolu, chaque média a sa propre sensibilité et ses propres contraintes, mais VICE a largement contribué à créer et diffuser ces codes, et n’a pas attendu les discours sur un présupposé retour à l'authenticité dans le cadre du fameux “monde d’après” pour assumer cette ligne.

À l’heure où l’information est polarisée, les échanges virulents et omniprésents, vous misez sur le débat du temps long. Pourquoi ?

Récemment, le commentaire public, sur Instagram, d’un de nos invités, Oxmo Puccino, évoquant sa participation à notre émission Mirror, nous a particulièrement touchés. « Il est rare que la TV laisse le temps pour s’exprimer, rare qu’elle ne craigne pas les silences. Une expérience unique », a-t-il écrit. Au-delà de la bienveillance du propos, il résume parfaitement notre intention, celle de s’inscrire dans un temps long, apaisé, donnant lieu à de l’approfondissement, à de l’intelligence et à de l’inédit. Nous pensons que c’est aussi le rôle des médias.

Quel(s) rôle(s) ont les médias et leurs distributeurs aujourd’hui ? Quid de VICE ?

La raison d’être est multiple : informer, divertir, transmettre, faire découvrir de nouveaux talents, étonner, provoquer... On entend souvent, à juste titre, que les capacités d’attention sur les réseaux sociaux n'excèdent pas en moyenne les dix secondes. Certes, mais cela ne doit pas nous faire renoncer à l’exigence éditoriale. Tout ne peut pas se résumer en dix secondes ou en 280 caractères. La complexité du monde mérite davantage, sauf à vouloir enfermer les gens dans des bulles cognitives bien peu propices à la culture et l’ouverture.

Cette responsabilité dans la transmission ne peut pas être éludée et chacun avec son propre style, pour sa propre audience, doit prendre sa part. Chez VICE, nous prenons cette mission sérieusement à cœur, sans jamais nous prendre au sérieux, et surtout nous nous efforçons de questionner la pensée commune.

Quant aux distributeurs, leur rôle est de laisser ces voix émerger et se diffuser librement, dans le respect des modèles économiques de chacun. En France, pour ce qui concerne la télévision, notre distributeur exclusif, le groupe Canal+, nous a toujours laissé une liberté éditoriale totale.

Côté prospectif, comment les médias pourraient évoluer d’ici trois ans ?

Les crises sont des accélérateurs de mutations, qui condamnent les modèles déjà fragiles et recomposent le paysage industriel.

Dans les prochaines années, dans les médias, nous pouvons imaginer d’importants mouvements de rapprochement entre tous types d’acteurs, rapprochements qui apparaissent parfois nécessaires en Europe, afin de préserver les singularités éditoriales des médias face aux plateformes, mais également afin que notre continent puisse davantage peser dans l’intense compétition culturelle mondiale.

Et plus généralement, espérons qu’après ces nombreux mois de privations de liberté et de mise en berne de la culture, nous assistions surtout à un bouillonnement artistique et culturel soutenu par une croissance et un enthousiasme retrouvés ! VICE sera là pour le relayer.



Vincent Thobel - Le 18 mars 2021
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