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Une femme travaille dans un labo
© gorodenkoff

Comment travaillerons-nous demain ?

I&S
Le 23 juin 2021

Qui peut répondre de façon réaliste à cette question ? Alors que nous venons de vivre 18 mois de transformation obligée et dont toutes les leçons ne sont pas encore tirées... Mais une conclusion paraît émerger sur le fameux « monde d’après » : l’humanoïde que nous sommes devenus a toujours besoin des autres pour créer de la valeur.

Par Olivier Breton, Président d’I&S

To Pire or not to Pire

Que l’on jette le thème en pâture sur nos terrasses retrouvées et voilà que s’enflamment les tenants de thèses extrêmes : le monde d’après sera pire, plus cynique (pour les houellebecquiens) et plus surprenant (pour notre ministre des Affaires Etrangères, Jean-Yves Le Drian); ou bien, seconde hypothèse, plus rien ne sera comme avant, tout sera meilleur. Nous aurions assisté bien malgré nous à l’émergence d’une Génération Covid, celle du mouvement permanent, du changement de statut professionnel, des parcours en zigzag ou alternatifs, d’un équilibre pro/perso retrouvé… Une nouvelle ère parachevant l’anthropocène qui commence seulement à être reconnue et qui passe par l’acceptation d’un nouvel art de vivre. Quelque chose qui ressemblerait à l’après-guerre et son cortège d’espoirs, et de nouvelles règles : télétravail, respect de la ressource naturelle, maîtrise des données, temps choisi, intelligence artificielle, frugalité énergétique. Qu’il est doux d’y croire. 

Une troisième voie serait que les deux hypothèses convergent et que nous assistions non pas à une révolution dont les résultats sont par essence incertains et brutaux et qui ne se résout pas à un manichéisme de salon mais à une Évolution entre le monde d’hier et celui qu’il nous reste à vivre.

Évolution, Accélération & Aliénation

Reste que cette évolution a subi à la faveur du SARS-CoV-2 un phénomène d’accélération considérable. Et avec elle la cohorte de conséquences, auxquelles chaque lecteur du philosophe allemand Harmut Rosa est familier et qui expliquent la perplexité, les questions qui taraudent chacun. Car les effets pervers de cette accélération (« accélérée ») expliquent pour une large part le malaise et les doutes qui nous habitent aujourd’hui. Et nos peu de certitudes. Parce que cette accélération est finalement liée étroitement à la notion d’aliénation : les individus ne faisant face que de façon empirique aux nouveaux défis et ne parvenant plus à s’approprier leur futur (ni spatial, ni temporel). 

Le dilemme est donc posé. Et chacun d’hésiter entre un monde meilleur teinté de nouvelles libertés imposées (dérégulation des modes de travail, émancipation des hiérarchies, industrie 4.0, nouvelle harmonie des équilibres privé/pro, opportunités de marché), et un monde en pire via la soumission à des règles de dépendance suprême (camisole numérique, suivi et contrôle, hygiénisme exacerbé, précarisation et uberisation, traçabilité, apparition de nouvelles pauvretés, distanciation sociale, subsidiarité érigée en système jusqu’à dépersonnaliser les acteurs du travail, automatisation à outrance). 

Croire à l’une ou l’autre de ces hypothèses a peu de sens. Car enfin, « vous croyez, vous espérez que ces machin(e)s vous dispenseront d’avoir vous-même une valeur propre, qu’elles vous communiqueront celle qu’elles possèdent. Détrompez-vous ! Rien au monde ne peut vous dispenser d’avoir vous-même une âme, une dignité personnelle, le respect de vous-même, un caractère, une conscience, une parole », expliquait Edgar Quinet dans La révolution religieuse au XIXème siècle (1857).

Les termes maintenant sont évidemment différents : on ne parle plus machines et automates mais le fond du sujet est posé. Certes la pandémie, la « calamité » pour parodier Bruckner, a bouleversé l’économie, l’entreprise, et nos façons de travailler. Il serait idiot de le nier. Non plus que de ne pas constater que de nouveaux business aient émergé (digitalisation, compliance RSE, emplois verts), ou muté (e-commerce, IA) mais cette plaie nous a aussi remis quelques points sur les « i ». Et si on (re)découvrait que la plupart des salariés avait du plaisir à travailler ensemble. C’était déjà vrai avant (cf. Baromètre Viavoice – Juin 2020) mais encore plus maintenant que l’on a tous goûté aux joies indicibles du Zoom canapé. La vie, même la vie professionnelle, ne peut se faire sans la rencontre des uns et des autres, sans la connaissance intime et partagée d’un réel commun, sans des espaces de confrontations et de dialogues. Penser que la dématérialisation des contacts humains palliera aux méthodes connues de création de valeur est un leurre. Ou plutôt pour ceux qui s’y soumettent un péril. On en voit déjà les dangers avérés grâce à notre addiction aux réseaux sociaux, plus réseaux que sociaux d’ailleurs. Le « télétravailleur anonymisé » devenu dispensable, remplaçable à tout moment, négligeable, réduit à sa fiche de fonction finit par en être réduit à celle-ci, sans espoir de progression, d’évolution, d’apprentissage, de partage, de création et d’invention. Déjà caricaturé par son avatar, si drôle soit-il.

Faire culture et inventer un nouveau contrat social

 Au-delà de la nécessité des relations sociales - vantées de tout temps par les DRH pour essayer de réengager des salariés qui se vivent loin des réalités de leurs entreprises – il en va de notre capacité à créer de la différence, de la richesse, bref de faire culture pour renouer avec un nouveau contrat de vie sociale et professionnelle. Les organisations qui se sont mises en place ces derniers mois ont profité de l’effet d’inertie des offres et des commandes passées dans l’avant-pandémie. Il convient aujourd’hui de penser aux lendemains. Et ceux qui n’y parviendront pas sont voués à disparaître. Alors plutôt que de jouer les démagogues et de faire croire que le télétravail est un acquis, que le travail à la carte est advenu, que l’herbe est devenue plus verte, réfléchissons à ce qui fait sens dans nos vies pro et perso pour retrouver de l’envie et de la cohérence.

Du rôle des agences de communication

Au siècle dernier, il y a cent ans, le rôle des agences était clair : locomotive de l’activité économique, catalyseur d’envies et de besoins divers, créateur d’idées, de concepts, de nouveaux modèles. Leur job, leur métier, leur mission, la relation au travail comme un plaisir d’avancer ensemble, comme une nécessité de créer et de (sur)vivre à plusieurs, en installant un esprit de corps et d’enthousiasme… c’était ce qui a pu exister dans certaines agences, à un certain moment, avec certaines personnes. Il s’agit aujourd’hui de redonner à l’individu son vrai rôle dans la matrice : celui de créateur d’altérité et de valeur.

Pour que cela ne soit pas un vœu pieux, il faut admettre que le monde a changé et nous aussi. Aux agences, autrefois à l’avant-garde, de montrer la voie. Repenser temps de travail et temps de présence, individualiser contrats et obligations, réinventer des relations hiérarchiques basées sur l’adhésion et des relations commerciales sur la coopération, afficher de la transparence par des preuves et des engagements simples et concrets, redonner foi dans l’innovation et la création vertueuse, considérer les publics comme des sparring partners et non comme des vaches à lait… Bref, se donner la liberté de penser que l’on a chacun la possibilité d’apporter sa pierre à l’édifice, avec sa singularité, pour essayer de créer des écosystèmes dans lesquels on se sente vivant et utile à ses clients.

Nos agences doivent revendiquer leur vocation qui est d’accompagner, de faire advenir, de créer des espaces de liberté partagés. Elles s’astreignent, par réalisme et par philosophie à comprendre, à lier les différences, à faire naître de l’hétérogénéité, sens et performances. C’est pourquoi le monde de demain ne sera ni pire ni meilleur. Il sera le fruit de différentes approches qui coexisteront. C’est pourquoi le contrat social qui nous attache sera toujours discuté pour trouver lequel s’adapte le mieux aux contraintes de chacun. C’est pourquoi nous n’assistons pas à une Révolution, mais bel et bien à un processus d’Évolution continu, permanent, exponentiel auquel nous devons nous donner le choix de nous adapter, avec nos craintes, nos envies, nos méthodes. C’est tout le sens de notre positionnement : human-centric agency. L’accélération brutale que nous venons de connaître est un bienfait : elle nous oblige à nous recentrer sur notre ADN pour nous adapter à notre nouvel environnement en essayant de faire preuve d’intelligence de la situation, de compréhension des enjeux, d’agilité, de bienveillance, d’adaptabilité. Ce qui doit rester fondamentalement le sens de notre métier. Hier comme Demain.

I&S - Le 23 juin 2021
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