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Thomas Jolly

Thomas Jolly : Shakespeare in Live

Le 6 juill. 2016

Acteur, metteur en scène, et fondateur de la troupe la Piccola Familia, les créations de Thomas Jolly assument leur côté pop, et réconcilient les millennials avec le théâtre classique. Interview.

En France, le théâtre n’est pas le premier des arts que l’on associe à la pop culture.

THOMAS JOLLY : Pourtant, le théâtre est par définition un art populaire, et s’il est toujours là malgré le cinéma, la télévision, le numérique, c’est parce qu’il répond à deux de nos besoins fondamentaux : celui de recevoir du récit, mais aussi celui d’être ensemble, rassemblés avec nos semblables. On retrouve ce besoin dans la liesse des stades ou dans la tragédie des attentats qui nous donnent tout à coup cette envie émouvante de sortir dans la rue spontanément pour se sentir vivant, ensemble, au même endroit, en même temps. Alors qu’est-ce qui s’est passé au xxe siècle pour que le théâtre soit devenu si bourgeois, si élitiste ? Il y a certainement plusieurs courants complexes qui expliquent ce déplacement. Mais au même titre qu’un album, un film, un jeu vidéo ou un manga, un spectacle peut être un objet de pop culture, j’en suis certain. Il l’était autrefois et il doit le redevenir.

 

Quel est votre rapport personnel à la pop culture ?

T. J. : Je suis un enfant des années 1990. J‘ai grandi avec la télévision, les radios libres, Internet et avec un téléphone dans la main… Tout cela fait partie de mon éducation et je n’ai jamais considéré que c’était une sous-culture par rapport à une culture qui serait à considérer comme haute. Je navigue sans complexe de Britten à Britney parce que je peux être emporté par un opéra comme Le Tour d’écrou que je rêve de monter, aussi bien que par une chanson d’une reine de la pop. Elle ne peut pas m’émouvoir au même endroit, mais elle provoque un vrai plaisir, une réflexion. Cette porosité est très fertile. Ce qui m’ennuie, c’est quand on réduit mon travail aux influences pop. J’ai lu que Richard III était truffé de références à Star Wars. Je n’ai jamais vu Star Wars, cela fait partie de mes écueils. Il serait certainement beaucoup plus juste de considérer que l’univers de Star Wars s’est inspiré de celui de Shakespeare. Dans mon travail, la personne qui m’a le plus formé reste Stanislas Nordey. Il m’a appris l’exigence des textes et à faire tomber les barrières, à considérer toutes les formes d’art comme un terreau fécond.

 

George R. R. Martin, l’auteur de Games of Thrones, reconnaît avoir trouvé son inspiration chez Shakespeare. Que pensez-vous de cette filiation ?

T. J. : Shakespeare a beaucoup inspiré le cinéma comme les séries. À son époque, les théâtres étaient nombreux, le marché très concurrentiel et les auteurs ne vivaient pas des commandes royales : si le public ne venait pas dans les salles, eux ne pouvaient pas manger. Cette urgence se ressent dans ses pièces. Au moment des entractes, il nous laisse toujours en plein suspens, et les séries TV ne font pas autre chose en pratiquant le « cliffhanger ». Le théâtre élisabéthain s’adressait à tout le monde dans des lieux pensés architecturalement comme nos salles de rock. Il n’y avait pas de frontière formelle entre la scène et la salle. Shakespeare jouait pour et avec le public, il a inventé l’aparté en faisant du public le complice du personnage principal qui le prend à témoin sans que les autres personnages ne l’entendent. C’est un procédé que l’on retrouve dans House of Cards, quand Franck Underwood s’adresse à nous, seul, face à la caméra.

 

D’un point de vue de l’écriture, les œuvres de Shakespeare restent très exigeantes. Ce n’est pas très pop ?

T. J. : Il parle de la complexité de l’âme humaine en utilisant une écriture très sophistiquée, mais il raconte des faits historiques connus de tous auxquels il mêle des images simples de nature, compréhensibles par tous. Dans ses pièces, tous les niveaux sociaux sont sur le plateau. C’est une grande et belle idée populaire. Comme tous les grands auteurs, de Molière à Joël Pommerat, il a réussi le pari d’un théâtre populaire et exigeant. Cela va ensemble : si ce n’est pas exigeant, c’est populiste, si ce n’est pas populaire, c’est élitiste.

 

Pour vos créations, d’Henry VI comme de Richard III, vous créez des expériences en dehors du théâtre. Pourquoi ?

T. J. : Quand Shakespeare écrit Richard III à peine cent ans après les faits, tout le monde a entendu parler de ce roi. Aujourd’hui, qui se souvient de la guerre des Deux-Roses qui a opposé les maisons royales de Lancastre et d’York ? Richard III n’est que la fin de la tétralogie des Henry VI et, décemment, je ne peux pas dire aux gens : « Tant pis pour vous, il fallait vous débrouiller pour connaître l’histoire. » Sur Henry VI, comme sur Richard III, nous avons conçu de petits spectacles qui peuvent tourner un peu partout : sur les places de villages, dans les hôpitaux, les écoles, les prisons, chez les gens aussi… Ils annoncent la bonne nouvelle qu’un gros spectacle arrive dans la ville voisine, et donnent envie de connaître la suite. C’est important de traduire artistiquement les informations dont les gens peuvent avoir besoin. Nous avons aussi conçu d’autres objets plus hybrides. Pour Richard III, nous avons imaginé son bureau que l’on installe dans un conteneur que l’on déplace de ville en ville. On y présente des dispositifs numériques : des vidéos, un hologramme, une imprimante 3 D…, et sur un ordinateur, on peut lire les dossiers secrets de Richard III.

 

Vous allez aussi sur le territoire du numérique.

T. J. : C’est notre projet Jean Vilar 2.0. Comme lui, on s’évertue à poser la question de la démocratisation et de la décentralisation. Le numérique est un territoire comme les autres et doit aussi être irrigué. J’avais ce vœu depuis longtemps. Le jeu vidéo, pour moi, est un art et une autre façon de s’adresser à de nouveaux publics. Richard III est typiquement un scénario de jeu vidéo : il y a des épreuves, des meurtres, de la stratégie. Nous n’avions pas beaucoup de budget, mais Richard III Attacks! a été mis en ligne gratuitement. Certains profs s’en servent pour initier un travail sur la pièce avec leurs élèves.

 

Vous avez aussi travaillé avec certaines écoles.

T. J. : A priori, elles n’ont rien à voir avec nous, et nous avec elles, mais Richard III me semblait être une très belle matière pour expérimenter des projets ensemble. On a travaillé avec quatre écoles (l’École de Condé, l’École 42, l’École supérieure du parfum et l’École supérieure du digital) qui se sont emparées de l’œuvre pour développer six installations immersives que l’on pouvait découvrir dans le hall du Théâtre de l’Odéon en janvier dernier. Toutes ces passerelles sont très heureuses et, surtout, elles remettent le théâtre au centre de la pop culture, en lien avec d’autres disciplines, d’autres arts. On a encore beaucoup, beaucoup de choses à inventer et ça c’est très stimulant…

Article paru dans la revue de L'ADN consacré à la Pop Culture. Cliquez ici pour commander le dernier numéro de L'ADN !

À VOIR

Le site de la compagnie de Thomas Jolly : lapiccolafamilia.fr

Le jeu vidéo de Richard III : Richard III Attacks!

PARCOURS DE THOMAS JOLLY

Né en 1982 à Rouen, Thomas Jolly est acteur, metteur en scène, et fondateur de la troupe la Piccola Familia. En juillet 2014, il crée le quatrième et dernier épisode d’Henry VI : l’intégralité du spectacle est donnée lors de la 68e édition du Festival d’Avignon. Il reçoit pour cette mise en scène le Prix Jean-Jacques-Gautier – SACD et le Molière 2015 de la mise en scène d’un spectacle de théâtre public. En 2015, il entreprend la création de Richard III, concluant ainsi cette tétralogie shakespearienne. Il prépare pour la saison 2016-2017 deux opéras : Eliogabalo de Cavalli à l’Opéra Garnier, et Fantasio d’Offenbach à l’Opéra-Comique.

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