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Pourquoi les élèves de 42 doivent se mélanger aux autres

Le 8 juin 2018

L'école 42 est partie d'un constat imparable : pour répondre à des enjeux complexes, une entreprise a besoin de profils hétérogènes. Pour les faire se rencontrer vite et travailler bien, le programme Matrice invite des élèves de Sciences Po ou des Beaux Arts à collaborer avec ceux de 42 sur de vrais projets.

En quelques semaines, des projets numériques viables montés par des étudiants pour des ministères ou de grandes entreprises. Impossible ? Pas pour Matrice, le programme mis en place par l’école 42. Il réunit les élèves de différentes grandes écoles : ENA, Essec, Sciences-Po, Ensad… et de 42 évidemment. Mission ? Leur apprendre à travailler ensemble. Les sujets sont variés : l’Institut Pasteur et l’hôpital Robert Debré s’interrogent sur la manière dont le numérique peut aider les enfants autistes, l’assurance retraite veut imaginer des solutions pour optimiser l’accès aux droits des citoyens, la Principauté de Monaco souhaite devenir une smart city, le ministère de la Culture explore de nouveaux modes de création, de diffusion et de médiation culturelles.... Autant de sujets confiés à des étudiants organisés en équipes. Ils ont dix mois pour élaborer des solutions. Mieux qu’un stage, plus formateur que de nombreux jobs, Matrice veut apprendre aux leaders de demain à travailler d’emblée en mode entrepreneur.
À l’origine, François-Xavier Petit. Cet agrégé d’histoire cherche à réinjecter du concret dans le parcours des étudiants. « Il faut sortir de son garage et se confronter à la réalité des mondes. » Car étudier à 42 conditionne un peu : une culture de la débrouille à toute épreuve acquise sans hiérarchie, ni encadrement, ni cours théoriques. Mais une fois confronté à la vraie vie, ça peut clasher… « Les méthodes d’apprentissage à 42 sont très imprégnées du modèle hackeur, explique Tiphaine Liu, directrice pédagogique du programme. Les étudiants ont développé cette pratique propre aux codeurs qui apprennent beaucoup derrière leur écran et qui n’échangent avec d’autres qu’au sein de forums. » Aussi réunir des étudiants de divers horizons autour d’un projet ne peut pas suffire à voir aboutir des solutions innovantes. Il faut avant tout adresser ce problème de la culture propre à chacun.
C’est pourquoi le cœur du dispositif Matrice insiste autant sur cette notion : celle de la collaboration entre des profils multidisciplinaires. « La première phase du programme consiste à réunir les étudiants pour qu’ils puissent présenter sa logique, leur façon de penser. Ils se regroupent ensuite par projets et affinités. »
Très vite, ils entrent dans l’action à travers des défis à la manière de 42 – c’est-à-dire sans cours ni professeurs, en autonomie totale. « Ils doivent formaliser leur intelligence collective pour créer une identité et un sentiment de groupe avant de passer à la phase de production pure. » Et pour y parvenir, personne ne doit être obligé de quoi que ce soit : c’est aux étudiants de s’engager dans l’apprentissage – les équipes pédagogiques ne sont là que dans une logique de proposition. « Pour former un innovateur, on ne peut pas enseigner une matière de manière classique : cela passe par un principe d’émancipation afin que ceux qui participent transforment leur rapport à l’environnement et surtout se sentent capables de le faire. » En ce sens, Matrice sert de support pour que les étudiants, en équipes, soient dans l’action en mixant trois référentiels : le rapport à soi, le rapport aux autres et les compétences techniques.
Matrice Arts & Numérique : comprendre les enjeux
La seule « contrainte » est un rendez-vous hebdomadaire au sein d’ateliers dits « de tissage ». Animés par une personne tiers attitrée, ils permettent d’évoquer le rôle de chacun au sein de l’équipe, « mais aussi d’accepter les différences », précise Isabelle Ampart, directrice de la communication, elle-même tisseuse.
Mieux qu'un stage, plus formateur que de nombreux jobs, Matrice veut apprendre aux leaders de demain à travailler d'emblée en mode entrepreneur
La rencontre est parfois rude : d’une école à l’autre, on ne parle pas la même langue. « Nous n’apportons pas de réponses toutes faites : nous fixons juste un cadre. » Ce cadre doit permettre de contrer des statistiques alarmantes : François-Xavier Petit rappelle que « dans 40 % des cas, lorsqu’une entreprise se plante, c’est à cause de tensions au sein des équipes ».
Et si l’on en croit Manon Manière, de la Matrice Art & Numérique, ces ateliers de tissage portent leurs fruits. Aujourd’hui directrice générale (à 23 ans !) de la startup Explorateur Culturel – qui se présente comme un outil de découverte au niveau local –, elle explique qu’au début, ces sessions n’avaient rien d’évident. « On avait surtout l’impression de perdre trois heures de notre semaine », confie-t-elle avant d’ajouter que maintenant que le projet a abouti, les équipes incluent spontanément ces temps d’échanges à leurs agendas. « On essaie d’évoluer tous ensemble, de comparer, de trouver des solutions et de partager nos ressentis les plus profonds. Car il n’est jamais évident de débuter une aventure entrepreneuriale : il y a toujours beaucoup de remises en question. » Pour Tiphaine Liu, si l’on n’a pas ces temps à part, « à côté de l’action », on prend le risque de se sentir seul face à l’adversité de l’environnement et des clients.
Elle partage l’anecdote de la Matrice Monaco qui planche sur le sujet de la smart city. « Nous avons embarqué 35 élèves de 5 écoles différentes en auberge de jeunesse pendant deux semaines : de super idées sont nées et les éventuels conflits ont pu être rapidement résolus par rapport à d’autres programmes qui n’ont pu profiter d’une immersion aussi longue. »
Les étudiants ne sont pas rémunérés mais ils peuvent obtenir des bourses ou des financements de la part des partenaires. En revanche, ils restent propriétaires de leur projet. Si le produit fini plaît aux entreprises, elles peuvent en acquérir les droits, exclusifs ou non, ou choisir d’embaucher l’équipe. « Nous sommes contre ce travers prédateur des incubateurs, qui, sous prétexte qu’ils délivrent quelques conseils, obtiennent un pourcentage de l’entreprise qu’ils hébergent », déclare François-Xavier Petit. « Ce n’est pas notre philosophie : les gens qui viennent ici ont un vécu, une histoire qui fait qu’à un moment donné de leur parcours, quelque chose s’est mal passé. Pas question de les abuser. »
Tout au long du programme, un livret invite les participants à auto-évaluer leurs compétences technologiques, marketing, business… mais également humaines. Pour Isabelle Ampart, l’initiative est loin d’être superflue : « Les élèves de 42 ont l’habitude de se débrouiller et d’avancer sans système de notation, mais pour ceux qui viennent d’ailleurs le choc est parfois brutal. C’est important qu’ils puissent voir concrètement leur évolution. »
Une fois les dix mois du programme écoulés, les étudiants ne sont pas livrés à eux-mêmes : les différentes matrices ont vocation à vivre dans le temps, au sein d’un lieu commun – tenu secret – où peuvent se réunir nouveaux et anciens, qui échangent et partagent en permanence leurs acquis. « C’est ça, l’avenir de l’entreprise : s’inscrire dans une communauté réelle de projets », conclut François-Xavier Petit.
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