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Cash Investigation : secrets de fabrication

Elise Lucet et le directeur de la rédaction de Cash Investigation
Introduction
Menée par Élise Lucet, « Cash Investigation » a imposé dans le paysage médiatique son sens acharné de l’enquête télé. Un texte par Emre Sari.

Trois millions de téléspectateurs à chaque prime time, et pas même un autocollant sur l’interphone. Dans la rue Nicolas-Appert du 11 e  arrondissement de Paris, rien n’indique les locaux de l’émission de France 2, « Cash Investigation », intégrés à ceux de sa boîte de production Premières Lignes. Un immeuble modeste où, jusqu’au 7 janvier 2015, Charlie Hebdo avait sa rédaction.

Il faut tâtonner sur l’interphone pour débloquer l’ouverture de la porte, parcourir une large coursive sombre, gravir deux étages dans une cage d’escalier silencieuse. Une fois introduit, l’ambiance change radicalement. Dans le brouhaha, on découvre une équipe d’une quinzaine de personnes : monteurs, secrétaires, stagiaires, graphistes…

l'équipe de Cash Investigation

« Comme un sous-marin, on fait surface juste avant la diffusion, raconte Romain Verley, rédacteur en chef adjoint de “Cash Investigation”. On sort le périscope trois semaines à l’avance car vis-à- vis du CSA, on est obligé de rendre public le titre et le thème. Mais on ne communique vraiment que quelques jours avant le prime. »

Un grand moment pour tous les réalisateurs de « Cash », car chaque épisode nécessite un an d’enquête. Un an durant lequel les journalistes se déconnectent du flux d’informations perpétuel, n’interagissent pas avec le public, ne diffusent rien, tout en se tenant, bien évidemment, au courant de tout. Il faut compter deux ou trois mois de préenquête (prise de contact, documentation, premières interviews), deux mois de tournage, trois mois de montage, le reste en postproduction. Tout doit être prêt un mois et demi avant la diffusion pour que France 2, qui finance à 100 %, valide les images.

« Avoir le temps de travailler est un luxe énorme », témoigne Emmanuel Gagnier, rédacteur en chef de « Cash ». Cheveux et barbe grisonnants, il a débuté sa carrière à France 3 au service information, puis, après vingt ans passés à la télévision, a glissé vers la production de reportages plus froids, moins dictés par l’actualité. « Bienvenu dans le monde merveilleux des affaires », lance à chaque émission Élise Lucet, ancienne présentatrice du 13 heures de France 2, créatrice et actuelle rédactrice en chef de « Cash ».

Depuis sa création en 2012, l’émission frappe large et vise juste pour révéler des scandales : pesticides, évasion fiscale, corruption d’élus, favoritisme, lobbyisme, normes bafouées, conflits d’intérêts, pédophilie dans l’Église… « On cherche les histoires particulières qui permettent de témoigner de tout un système, clame Emmanuel Gagnier, tirant parfois sur sa vapoteuse pour se donner le temps de penser au mot juste. Par exemple…, le sujet sur les nitrites [un additif fortement suspecté d’être cancérigène et qui donne sa couleur rose au jambon industriel, NDR] raconte plus largement la très grande puissance de lobbying de l’industrie agroalimentaire. »

Pour chaque épisode, les journalistes doivent convaincre des dizaines de personnes de témoigner – certains face à la caméra – « harceler » les services de communication, absorber d’énormes masses d’informations. « On doit parfois trouver le loup au milieu de milliers de pages écrites dans un vocabulaire difficile, sourit Emmanuel Gagnier. Le diable se cache dans les détails. » La rédaction prépare 7 épisodes simultanément, de 120 minutes chacun, diffusés le mardi soir, tous sous la responsabilité d’un réalisateur.

« On nous accuse de fabriquer du buzz avec Élise qui court après les gens, n’importe où. Non. C’est parce que l’on va toujours au bout de l’enquête. On ne se contente pas d’un refus ou d’un silence. On se bat pour avoir des interviews. On est transgressif…, revendique Emmanuel Gagnier. Comme quand on interpelle au vol le pape au Vatican au sujet de la pédophilie dans l’Église… ou quand on filme Élise à une assemblée générale de Bayer. »

La journaliste, ayant acheté des actions de la firme pour avoir le droit d’entrer et de poser une question, a brandi un sac de pesticide Folpel, omniprésent dans l’air en France, et demandé au PDG s’il aimerait que ses propres enfants en respirent. « S’il faut aller à la confrontation, on y va, mais pas dans le but de choquer : on veut juste des réponses à nos questions. » « Cash », c’est aussi un format qui intègre de l’humour, des jeux de mots, un ton léger, parfois même une séquence en dessin animé comme dans l’épisode du 22 mars 2016, pour expliquer les règles de circulation des poids lourds étrangers en France.

« Les blagues, c’est une manière pour le téléspectateur de se marrer un coup, de respirer, quand on fait des dossiers très techniques, comme les quotas carbone, le travail détaché, les sociétés off-shore », argumente Emmanuel Gagnier. L’ADN de l’émission est là : le mélange d’un style incisif, mordant, didactique, et plaisant à regarder.

Quand le sous-marin « Cash Investigation » refait surface, c’est le moment critique de la reconnexion : un an de travail livré au public en une soirée. Quelques jours auparavant, l’équipe diffuse au compte-gouttes cinq extraits du reportage, ce qui ne va pas sans risque : « Le teaser le plus sensible est diffusé le mardi matin car nous avons très peur d’une interdiction en référé pour la diffusion, même si ce n’est jamais arrivé », prévient Romain Verley, le rédacteur en chef adjoint. Et surtout, il craint que le buzz d’un extrait ne fasse de l’ombre à l’enquête.

À l’occasion de l’émission du 7 septembre 2015 sur les signatures de contrats à l’étranger par les hommes politiques français, dans un extrait où Élise Lucet tente d’interroger Rachida Dati sur des possibles conflits d’intérêts entre elle et GDF-Suez, l’ancienne garde des Sceaux s’énerve et se moque de la carrière « pathétique » de la journaliste.

« Aujourd’hui on se souvient de ça et malheureusement moins de la passionnante enquête de Laurent Richard sur le Kazakhgate », regrette Emmanuel Gagnier. Côté réseaux sociaux, chaque émission suscite environ 50 000 tweets. Au fil de la soirée, l’équipe envoie une cinquantaine de messages du compte d’Élise Lucet (99 000 abonnés) et de celui de « Cash » (85 000 abonnés).

« Même si ce n’est pas pensé pour ça à la base, le format de “Cash” est bien adapté aux réseaux sociaux car la longueur et la diversité de chaque émission lui fait toucher plusieurs communautés en ligne », analyse Guillaume Sylvestre, consultant et enseignant en stratégie digitale à l’université d’Angers et à l’École de guerre économique. L’expert prépare d’ailleurs des cas pratiques à ses élèves à partir des interactions générées par l’émission sur Twitter. « Les reprises dans la twittosphère sont toujours très positives, ajoute Guillaume Sylvestre. Ce “bruit de fond” de tweets renforce l’empreinte numérique de “Cash”, et donc sa légitimité. »

Christian Estrosi, maire de Nice, l’a appris à ses dépens. Au cours de l’émission du 18 octobre 2016, en voulant se dédouaner des accusations de dépenses excessives pour le stade de sa ville, il a tweeté 35 fois en 12 minutes. Il a obtenu plus de mentions que la présentatrice elle-même… mais les retweets se moquaient de sa prétendue innocence en utilisant ses propres messages.

In real life, l’influence de « Cash » est plus diffuse, moins facile à suivre. Parfois, les lignes bougent : Herta a décidé de lancer un jambon sans nitrite, la Société Générale a dû s’expliquer de ses filiales off-shore révélées dans le numéro sur les Panama Papers.

Pour ce sujet du 28 février 2017, l’émission a obtenu le prix Pulitzer 2017, à titre collectif avec l’ICIJ, un consortium mondial de 190 journalistes de 65 pays, à l’origine des révélations. L’occasion pour le sous-marin « Cash Investigation » de prendre part à la plus grande enquête en commun jamais menée.


À VOIR
youtube.com/user/cashinvestigationf2

À SUIVRE
twitter.com/CashInvestigati
twitter.com/EliseLucet

À LIRE
Fabrice Arfi, Paul Moreira, Informer n’est pas un délit, Calmann-Lévy, 2015.


Cet article est paru dans la revue 11 de L’ADN : Connexion – Déconnexion – Reconnexion. A commander ici.

Joelle le 19 septembre 2017 / Répondre

La dernière émission était un peu longue, le rythme moins soutenu, et moins transgressive qu’ avant, Elise Lucet et son équipe constituent pour les citoyens un immense espoir, que les vérités éclatent,que la corruption soit révélée,
Que ce qui nous étouffe,nous scandalise
Nous fragilise soit enfin dit, nous nous sentons impuissant face à l impunité,
Votre courage nous honnore’,nous redonne une fierté, et des forces nouvelles,
Un immense merci’ et continuez avec la même détermination du début, l urgence est là,
Vous nous informez,vous nous eclairez, nous relayons, c est un excellent vrai travail;
Merci, n abandonnez pas
Ne nous abandonnez pas,
Quelques critiques arrivent, normal,!! vous bousculez vous derangez, vous débusquez,!!!
Un courageuse démarche d investigation,
En grande estime’et admiration,
joelle

nanymialon @yahoo.fr le 19 septembre 2017 / Répondre

Elyse ..un seul mot BRAVO !!

Pt le 20 septembre 2017 / Répondre

Du: Portugal
Pour: «Cash»

C´est du Service public. BRAVO

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