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Call-A-Spy : la hotline pour appeler un espion

femme étonnée au téléphone
Introduction
Un collectif d’humoristes berlinois a découvert comment contacter ceux qui nous espionnent. Et maintenant, il nous apprend comment le faire à notre tour.

Les membres du collectif d’activistes berlinois Peng! l’ont bien compris : pour abolir les frontières et briser la glace, rien ne vaut un coup de téléphone. Alors, décrochez le combiné et « Call-A- Spy » !

Composé d’un noyau dur actif d’une dizaine de personnes et d’un réseau satellite plus large, Peng! est un collectif qui questionne l’importance accordée aux organismes de surveillance : en proposant de renverser le rapport de pouvoir traditionnel entre espions et espionnés, il invite les citoyens à exprimer leur point de vue sur les questions liées à la surveillance de masse. Les membres du collectif partent d’un constat simple : notre ère numérique a autorisé les États à déployer des capacités de surveillance énormes qui mettent à mal le droit fondamental à la vie privée.

Call-A- Spy fait suite à l’une de leur précédente campagne baptisée Intelexit. En mettant en place un système sophistiqué d’appels, le collectif proposait à des activistes de leur réseau de téléphoner aux agents des services secrets afin de les encourager à quitter leur travail. Bien décidés à continuer de mettre de la friture sur les lignes de l’espionnage organisé, les activistes de Peng! proposent désormais aux citoyens lambda d’entrer en contact téléphonique avec les employés des agences nationales du renseignement. L’installation était notamment présentée à la Gaîté-Lyrique, lors du cycle baptisé « Lanceurs d’alertes ». En quelques semaines, plus d’un millier d’appels ont été émis depuis les cabines téléphoniques installées : de quoi importuner plus d’un espion ! Pour l’un des membres du collectif « la surveillance nous affecte tous, et nous essayons de trouver des façons créatives d’intéresser notre audience à ce problème complexe. Et, chaque minute qu’un espion passe au téléphone, c’est une minute de moins qu’il passe à faire son travail ».

Le dispositif Call-A- Spy repose sur une ingénierie relativement simple (le système Voix sur IP) et un travail plus complexe, en amont, qui a permis de constituer une base de données regroupant des milliers de numéros de téléphone des employés des services. « Certains visiteurs n’arrivent pas à croire qu’ils ont de vrais espions au bout du fil, ils pensent qu’ils ont affaire à des acteurs payés par nos soins ! » Pour Jérémie Zimmermann, proche du collectif Peng!, ancien représentant de la Quadrature du Net, et activiste, ce genre d’installation joue sur des ressorts émotionnels et politiques : « Je trouve qu’il est intéressant de constater que derrière ces institutions, il y a des hommes et des femmes aux voix et aux comportements tout à fait normaux, dans lesquels nous pourrions nous reconnaître. » Call-A-Spy est donc une installation à visée politique, mais également symbolique : en décrochant le combiné, chaque personne se saisit de la capacité à renverser la relation de pouvoir entre citoyen lambda et espion. Pour Jérémie Zimmermann « cela montre aussi que, loin de l’image glamour d’un agent bondissant de lieux exotiques en hôtels luxueux, constamment entouré de jolies filles, ces gens-là sont la plupart du temps en train de s’ennuyer dans un bunker, avec des vies grises et bien peu épanouissantes ».

Le dispositif se décline également en spectacle : le Call-A-Spy Show, qui reprend les codes du théâtre radical et de la performance, mais aussi ceux du jeu télévisé. Des candidats (tous reconnus pour leur expertise en impostures médiatiques ou en communication-guérilla) doivent téléphoner à un espion, sur scène et en direct, et relever un défi : faire rire un espion, faire pleurer un espion… Idiot, mais aussi marrant qu’une blague de gosse. Enfin, pour parachever leur entreprise de sensibilisation, le collectif Peng! propose également une série de workshops pour inviter à la protection des données.

Intelexit et Call-A-Spy sont deux exemples de campagnes destinées à fournir aux citoyens des clés de lecture et d’émancipation. Pour encourager la prise de parole citoyenne, rien ne vaut alors les solutions créatives : « C’est utile je crois pour faire comprendre à chacun que ces questions de société tellement profondes peuvent parfois être discutées “un cerveau à la fois”. Nous n’allons peut-être pas faire changer d’avis tous ceux à qui nous parlons sur la nature même de leur job et ce que leur institution représente et réalise chaque jour, mais peut-être une personne, une fois, ici ou là, sera prise d’un doute, d’un questionnement, qui conduira peut-être à révéler le prochain Snowden ! » (Jérémie Zimmermann). Sensibiliser, conscientiser, aiguiser les esprits critiques : est-ce quand l’activisme devient impertinent qu’il dévoile tout son potentiel subversif ?


Cet article est paru dans la revue 10 de L’ADN : Pouvoir et contre-pouvoirs / Jeux d’influence. A commander ici.


 

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