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Où le futur nous emmène-t-il si l’on prolonge le présent ?

Où le futur nous emmène-t-il si l’on prolonge le présent ?
Introduction
Observer les grandes tendances (démographie, énergie…), pour comprendre ce qu’il pourrait advenir… si nous ne faisons rien. Interview de Virginie Raisson, analyste en politique international. Passionnant !
Q.

Peut-on lire le futur dans les cartes ?

R.

VIRGINIE RAISSON : Je dis haut et fort que je n’ai aucune idée de ce à quoi ressemblera le futur… et tant mieux. La seule chose que je peux dire c’est où le futur nous emmène si l’on prolonge le présent et que l’on ne fait rien. Le but est d’attirer l’attention sur les risques, mais surtout d’identifier les leviers dont on dispose pour infléchir les tendances vers un avenir souhaitable, plutôt que vers un futur subi.

Vous tracez principalement trois facteurs : la démographie, l’urbanisation, et l’évolution des classes moyennes. En quoi ces éléments ont-ils des pouvoirs de transformation importants ?

V. R. : Nous traitons énormément de facteurs, mais on repart toujours de la démographie. C’est un paramètre sur lequel il est très difficile d’agir, mais qui influe sur tous les autres : la demande de ressources, d’énergies, d’emploi… Si la croissance démographique a été beaucoup étudiée, le vieillissement, dont on parle beaucoup moins, aura aussi des incidences économiques et sociales énormes, de la prise en charge médicale aux retraites et aux solidarités intergénérationnelles, mais aussi sur le plan politique. On a pu l’observer, par exemple, lors des primaires de la droite : l’élection de François Fillon est très liée à l’âge moyen des votants.

D’autres facteurs sont structurants.

La « moyennisation », le passage d’un stade de pauvreté à la classe moyenne, fait qu’un nombre croissant de personnes peuvent consacrer une part de plus en plus grande de leurs revenus à autre chose qu’à des besoins primaires. À partir du moment où une majorité peut se projeter dans le futur, vouloir l’accès aux soins, à l’éducation, à la consommation, cela a un impact très grand sur les régimes politiques et leur stabilité. En sens inverse, une classe moyenne qui a la perception de déclassement est un facteur d’instabilité qui favorise l’émergence de réponses radicales.

Le paramètre des réserves en ressources énergétiques, minérales, en eau… est également très structurant. Il engage à la fois une demande, un prélèvement, une transformation et un gaspillage. Ces variations peuvent nous indiquer combien de temps notre système peut tenir. En terme alimentaire, on sait qu’avec un certain régime, la production mondiale annuelle permet déjà de nourrir plus de 12 milliards de personnes, avec un autre, celui des Européens, on ne peut nourrir que 3,5 milliards de personnes.

Q.

Les citoyens peuvent individuellement influer sur certains critères, sur d’autres, cela semble plus difficile ?

R.

V. R. : Quand on parle de mode de vie, tout le monde est acteur. On fait une multitude de choix tous les jours en tant que consommateur, parent, dirigeant d’entreprise, élu…

On a sans arrêt des occasions d’être un acteur du changement. Il est évidemment intéressant de travailler aussi sur les forces d’inertie : cela peut être des représentations mentales ou des peurs individuelles, mais beaucoup sont plus institutionnelles. Si l’on prend l’exemple de l’automobile, toute notre économie est construite autour de cette industrie et des énergies fossiles, et elle engage des constructeurs, des équipementiers, des infrastructures… Modifier tout cela est très compliqué, et beaucoup d’intérêts sont en jeu. Notre métier consiste à identifier où sont les forces de résistance, où sont les forces de résilience. C’est pour cela que c’est très complexe et que l’on ne se risque pas à faire des prédictions. On se tromperait et heureusement. Il y a un tel nombre de facteurs qui interviennent, quand on en change un, par effet papillon, il peut en changer bien d’autres. Ce qui m’intéresse, c’est de dire aux gens : « Regardez toute la marge de manœuvre dont vous disposez. À vous de l’utiliser ! »

L’ère numérique accélère encore les changements. Comment pouvez-vous les prendre en compte ?

V. R. : Concernant le numérique, c’est encore très difficile de prévoir parce que nous manquons de recul. Quand on voit la transformation immense dans laquelle cela nous a engagés sur les vingt dernières années, nous ne pouvons être que très prudents. Pour nous, il s’agit plutôt de pointer les opportunités du numérique et d’assurer une veille vigilante sur les questions que cela pose en termes de sécurité, de surveillance, de droits fondamentaux et de vie privée ou d’inégalités… C’est pour cela que ce thème est passionnant. Il ne s’agit pas de dire que tout est à craindre, ou que tout est à espérer, mais d’accompagner une prise de conscience de l’impact qu’ont ces outils.

Q.

Au vu de la complexité et du nombre de facteurs à observer, la notion de pouvoir semble avoir été diluée ?

R.

V. R. : Il est toujours intéressant de travailler sur plusieurs échelles. Le pouvoir procédait autrefois de la démographie pour avoir des armées pléthoriques, puis de la maîtrise de l’outil militaire, puis de l’outil économique. Aujourd’hui, on constate que des plates-formes telles que Facebook ont un pouvoir excessivement important. Sans le savoir, nous agissons déjà en fonction de leur modèle, de leur représentation du monde et de ce qu’il doit être…

C’est une nouvelle forme de pouvoir qui n’est ni contrôlée, ni mesurée… Elle ne se substitue pas aux autres, elle s’y ajoute.

De ce point de vue, nos institutions internationales et nationales posent aussi un certain nombre de questions. Elles ont été imaginées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Or, depuis, il y a eu la mondialisation économique, un certain nombre de pandémies, Internet, le réchauffement climatique… Autrement dit, l’essentiel de notre vie se passe hors territoire et hors institutions : il n’existe pas d’organisation mondiale de l’Internet, de l’environnement. Nous avons une multiplication de zones grises qui soulèvent la question du pouvoir. Et puis il y a le système financier, occulte par excellence.

Où se trouve le pouvoir ? On regarde rarement au bon endroit. On disproportionne certains débats au détriment d’autres où se situent pourtant précisément les enjeux de pouvoir.

À LIRE      

Virginie Raisson, 2038. Les Futurs du monde, Robert Laffont, 2016.

Virginie Raisson, 2033. Atlas des futurs du monde, Robert Laffont, 2010.

À VOIR

« Le Dessous des cartes », Arte.

Parcours Virginie Raisson

Analyste en politique internationale, elle dirige le Lépac, laboratoire de recherche spécialisé dans l’analyse prospective et géopolitique. Elle l’a cofondé avec Jean-Christophe Victor et porte l’émission « Le Dessous des cartes » sur Arte depuis sa création. Dans son dernier ouvrage, elle propose de saisir la complexité du monde pour construire dès aujourd’hui le monde de demain.

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