L'entrepreneur togolais Sename Koffi

Pour innover, une nation doit puiser dans ses traditions

Le 15 juin 2018

Afin d’accompagner le développement d’une Afrique forte, l’entrepreneur Sénamé Koffi Agbodjinou mise tout sur le local. En clair : si la tech africaine veut être pertinente et pérenne, elle doit puiser sa force et son inspiration à la source même de sa culture. Il partagera sa vision sur la scène de L'Échappée Volée, les 4 et 5 juillet 2018.

J’ai lu que vous étiez architecte, urbaniste, anthropologue, militant, entrepreneur… Qui êtes-vous vraiment Sénamé Koffi Agbodjinou ?

SÉNAMÉ KOFFI AGBODJINOU : Enfant, j’ai été sans doute frustré de grandir dans une Afrique folklorisée qui ne semblait pas vouloir tirer le potentiel pourtant extrêmement moderne de ses concepts. J’ai dû me croire capable d’y changer quelque chose et je me suis inconsciemment programmé pour. Ce genre d’ambition vous prédispose à l’errance. J’ai effectivement traîné dans des cours de design industriel (Créapôle-ESDI), d’architecture (ENSA Paris La Villette), d’histoire de l’art (École du Louvre) et d’anthropologie (EHESS). Des études que j’ai complétées par des actions de terrain, en menant des opérations de construction dans l’humanitaire… pour finalement me dire que ce n’était pas ce que je voulais faire. Selon moi, l’humanitaire ne s’appuie pas assez sur le savoir et la culture locaux pour penser leur architecture et leur urbanisme. C’est pourquoi j’ai décidé en 2010, de monter une plate-forme de recherche collaborative : L’Africaine d’architecture. Mon objectif était d’élaborer des concepts au carrefour du design et de l’anthropologie ancrés dans la modernité africaine.

 

Pour vous, comment la ville africaine doit-elle bâtir son futur ?

S. K. A. : Tournée vers la tech mais ancrée dans sa culture, la ville doit s’inspirer du village, construction collective de référence en Afrique. Pour cela, elle doit se développer dans une logique néovernaculaire. Vernaculaire signifie « ce qui est propre à une nation, à une région ou à ses habitants ». L’architecture et l’urbanisme en Afrique ne doivent pas s’inspirer aveuglément de l’Occident mais développer leurs propres technologies en fonction des besoins et des ressources locales. C’est d’ailleurs ce que nous avons fait en développant la Wafat, une imprimante 3D conçue à partir de déchets électroniques.

 

C’est pour développer ce type de projets que vous avez créé, en 2012, le premier fab lab togolais, WoeLab ?

S. K. A. : Mon activisme a basculé dans le digital en découvrant ce que Steven Levi a appelé « l’éthique des hackers ». J’ai alors imaginé une sorte d’utopie urbaine dont l’objectif est de bâtir cette cité de demain, par le biais de lieux qui tentent de transformer leur environnement en s’appuyant sur un certain nombre de startups #LowHighTech. Implanté à Lomé, WoeLab (woe signifiant « fais-le ») est le premier de ces lieux.

 

Comment ces fab labs servent-ils votre vision ?

S. K. A. : Ce sont des sortes de maisons de quartier 2.0 ouvertes à tous. Elles sont directement inspirées de la tradition des « enclos d’initiation ». L’enclos a un rôle structurant dans l’organisation sociale africaine. C’est un moment de « réclusion » qui permet de créer des liens, de transmettre la connaissance aux novices et de les orienter sur le chemin de la réalisation de leur potentiel. Au sortir de là, vous avez créé une symbiose qui peut être mise au service du village. Les BarCamp, les hackathons et les nombreux événements tech qui rythment la vie du lab sont abordés chez nous exactement comme des moments de rituels. Ils ont la même fonction collective.

La vraie leçon du boom digital est, selon moi, l’humanisme possible du réseau qui permet de faire contribuer tout le monde, y compris la marge, celles et ceux en Afrique dont l’extrême ingéniosité est niée. WoeLab est un peu fab lab, un peu incubateur. Il veut incarner cette industrie de proximité rêvée par Thomas Sankara – le président burkinabé assassiné, le Che Guevara africain – qui produit à la mesure et à l’échelle locale, et permet de recycler cette ingéniosité diffuse dans les masses africaines.

 

Les thèmes de l'édition 2018 de L'Échappée Volée sont Attentes et Réalités. Quelle réalité voulez-vous voir s’imposer dans l’univers tech, et quelles sont vos attentes pour la suite ?

S. K. A. : Je considère qu’il ne faut s’attendre à rien. Nous vivons une double singularité. Notre époque où tout s’accélère fait de nous la première génération à vivre plusieurs changements de civilisation en une seule vie, mais également la première qui en sait plus que ses parents. Cet emballement des cycles et cette crise de la transmission nous confirment la nécessité absolue de renouveler les imaginaires. Et pour cela, il faut chercher, non pas au-dehors, mais au plus profond de nous-mêmes les ressorts pour bricoler une sorte d’éthique transversale afin de produire des repères communs. C’est d’autant plus important dans ce monde de changements permanents. À l’heure de la toute-puissance du mythe de l’innovateur disrupteur de la Silicon Valley, l’idée d’une « innovation vernaculaire » me semble applicable à l’échelle des cultures et des individus. Cette possibilité est un cadeau du temps et une vraie solution pour contrer ses menaces.


Sénamé Koffi Agbodjinou participera à l’édition 2018 de L’Échappée Volée.

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