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Pourquoi les entreprises payent pour faire rire leurs employés

Le 22 juin 2018

Yoga du rire, cours de clown ou de stand-up… Les patrons rivalisent d’ingéniosité pour faire rire leurs salariés. Signal d’un profond changement et remise en question des modèles établis : on fait le point.

« On me contacte pour deux raisons : soit parce que ça ne va pas, soit parce que les chefs d’entreprise se sont aperçu que le bonheur des employés est synonyme d’efficacité… et de rentabilité ». Christophe Tricart est « formateur en humour et créativité » - découvrez son site -. Un créneau qu’il adopte en 2012 – à l’époque, son entreprise d’édition souffre de la crise. « Plutôt que de m’acheter une corde, j’ai choisi de rebondir en créant des formations basées sur l’humour positif ».

Et la demande est au rendez-vous : parmi ses clients, on retrouve Orange, Cogedis, ou Rehau SA. Les requêtes sont très diverses : il peut s’agir de renforcer la cohésion au sein d’une équipe, de destresser les gens, les booster… Le tout au cours de sessions qui coûtent entre 800 et 1 500 euros par jour. Jeux, échange de souvenirs cocasses, techniques de créativité… La formule est adaptée aux besoins de l’entreprise concernée. Ce qui implique un minimum d’engagement… « En amont, cela demande de passer du temps avec les organisateurs. Je leur demande déjà de réfléchir à ce qui va se dire pendant les séances, et on chemine ensemble ».

En France, nous sommes absents 17 jours par an

Évidemment, tout le monde n’est pas réceptif. En entreprise, on préfère l'humour caustique et l'ironie à l'humour bienveillant - surtout en France - et on a souvent tendance à opposer humour et productivité.

Pourtant, Christophe Tricart est formel : se défouler pendant 10 minutes au début d’une réunion permet d’être plus créatif, des commerciaux destressés font de meilleurs chiffres et une équipe détendue est plus motivée. « Il y a des résultats très palpables : le stress est la première cause d’absentéisme en France. Selon l’Agence Nationale des Conditions de Travail, un salarié est absent en moyenne 17 jours par an. Ça coûte des milliards aux entreprises ! » Faites le calcul : payer pour une formation pour générer plus de business, ça peut valoir le coup…

Le rire en entreprise est encore tabou

Même constat pour Sandrine Poilbois. Cette ancienne DRH propose des cours de yoga du rire aux particuliers et aux entreprises – découvrez son site. « À l’origine, je considérais le yoga du rire simplement comme une activité ludique, sympathique. C’est facile d’accès : il n’y a pas besoin d’équipement ou d’une tenue particulière ». Alors qu’elle constate que les employés ont besoin d’être remotivés au quotidien, elle s’intéresse à ce qui peut redonner « envie, tonus et plaisir » aux gens. « Rire libère les hormones du bonheur : ça crée un bien-être psychologique et physique. C’est pour ça qu’un rire forcé produit sur l’organisme les mêmes effets qu’un rire spontané : le cerveau n'analyse pas la cause, mais la mécanique du rire. Il va libérer des ocytocines, qui permettent de voir les choses de manière plus positive, plus détendue ».

Elle propose d’abord la pratique à des particuliers, au sein d’un club, avant de se faire contacter par Auchan. « Les équipes voulaient me faire intervenir sur la journée de la créativité. Finalement, j’ai participé à la journée de la santé ». Aux côtés d’une ostéopathe, d’une masseuse, d’un prof de sport, d’une oculiste et d’un nutritionniste, elle écoute les besoins des salariés et leur propose des ateliers. « Ça attire assez naturellement – c’est facile, pas besoin d’être sportif ou souple. Et surtout c’est audacieux : le rire en entreprise, c’est tabou ». Or on y passe quand même la majorité de son temps… « C’est important de faire preuve de psychologie positive de temps en temps. Forcément ça intéresse les entreprises : ce n’est pas très cher, ça dure une heure donc l’investissement temps n’est pas énorme, et ça apporte un vrai bénéfice : celui de casser des barrières et de soulager le quotidien ». Question retour sur investissement, elle explique par exemple que pour les profils de vente, cela crée un « effet miroir » : « quand vous allez voir des clients avec un état d’esprit positif, ça change la donne. Ça va au-delà de l’effet fun : ça permet vraiment de créer de la performance ».

S’autoriser à rire en entreprise, c’est la tendance d’une transformation plus profonde

Stéphane Hugon est sociologue et co-fondateur du cabinet de recherche Eranos. Pour lui, le rire n’est que la manifestation anecdotique d’une transformation plus profonde. « Derrière le rire en entreprise, il y a la question de ce que l’on s’autorise à faire – ou pas – en termes de comportements, de codes sociaux ». En particulier dans l’espace de travail, qui, depuis le milieu du XIXe siècle, doit incarner l’excellence productive… « Le siècle industriel a cristallisé au sein de l’entreprise la culture judéo-chrétienne de l’effort. Le rire, c’était le signe de l’extravagance, qui était donc interdit ». S’autoriser à rire en entreprise, c’est déconstruire cet imaginaire qui séparait de facto plaisir et travail.

Pour lui, c’est la fin de ce modèle. Il y a évidemment une question de génération – la notion du « bien travailler » diffère chez les plus jeunes et les seniors -, mais aussi un besoin de retrouver la relation. « Le travail était très centré sur l’individu, le travailleur. D’un seul coup, on retrouve la notion d’équipe, d’émotion et le rire a sa place dans cette nouvelle équation ».

En tant que tendance de fond ou mode éphémère ? « Je ne sais pas, mais c’est un vrai signe de passage ». Il rappelle la difficulté des entreprises à retenir les talents, surtout chez les jeunes, qui ne veulent plus souffrir d’un déséquilibre entre vie personnelle et professionnelle. Il est naturel que se créent des services pour détendre l’atmosphère en réaction. « Mais attention au "harcèlement du cool", que beaucoup jugent insupportable en entreprise. Le rire peut parfois être considéré comme trop intrusif, vulgaire ».

On rend l’entreprise responsable de tout : elle doit remplacer les institutions, la famille, les amis et le spectacle

Laëtitia Vitaud, experte sur les sujets de l’avenir de l’emploi, du travail et des organisations, est d’accord avec ce dernier point. « Le rapport au rire, au sourire, est très culturel. En France, il peut y avoir une forme d’hostilité à formaliser quelque chose qui doit être spontané. On peut se dire qu’a priori tout le monde est pour le rire. Mais pas au point de se dire qu’il faut l’organiser ». Pour elle, c’est symptomatique d’un système qui arrive au bout de son fonctionnement. « C’est presqu’effrayant de se dire qu’il faut organiser des moments où l’on rit. Les gens sont-ils tellement malheureux en entreprise qu’il faut faire les clowns pour masquer ça ? Au mieux, c’est paternaliste. Au pire, c’est totalitaire ». Le fait de devoir créer un espace-temps dédié au rire et à l’humour l’inquiète : une culture d’entreprise saine devrait permettre ce type d’échange de façon permanente. Aujourd’hui, ce n’est clairement pas le cas. Dans les années 50, on riait en moyenne 18 minutes par jour – contre 6 minutes de nos jours.

Elle déplore la place prédominante – « quasi monstrueuse » - de l’entreprise dans le quotidien des gens. « On est en train de lui demander de remplacer l’Eglise, la famille, les amis, le spectacle… Est-ce qu’on ne ferait pas mieux d’avoir un bon équilibre et d’aller rire ailleurs ? » Pour elle, plus que le rire, c’est la dépression qui est taboue en entreprise. Comme l’explique Sheryl Sandberg, COO de Facebook, il y a une pression constante à cacher nos émotions négatives. « Là où en Orient, l’état d’émotion idéal, c’est le calme et la sérénité, en Occident, c’est le super génial. On ne peut pas juste aller bien, il faut être au top ».

Elle explique qu’il pourrait être bénéfique de prendre l’habitude de « rituels » pour se détendre. « Quand c’est rituel, ce n’est pas aliénant. Mais ce n’est pas encore quelque chose que nous avons intégré dans notre culture ».

Et de conclure « si on travaillait moins, tout simplement, est-ce qu’on ne rirait pas plus ? »

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