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Tech : les patrons font de la résistance

Tech : les patrons font de la résistance
Introduction
Les CEO de la Valley sont encore sous le coup de la trempe que leur a mis Trump en utilisant leurs outils pour imposer ses idées. Next step ? Passer à la contre-attaque. Entretien avec Loïc Le Meur.
Q.

La quasi-totalité des patrons de la Silicon Valley s’était engagée en faveur d’Hillary Clinton. Non seulement Donald Trump l’a emporté, mais il doit une large part de sa victoire à l’utilisation des outils créés par les géants du Net. Comment l’ont-ils vécu ?

R.

Les outils créés par Mark Zuckerberg ou Jack Dorsey se sont clairement retournés contre eux. Cela a été une surprise totale. La manière dont Trump les a utilisés était vraiment nouvelle et inattendue. C‘est un maître dans l’usage de Twitter : il a compris, entre autres, comment s’assurer un maximum de reprises dans les médias.

Trump aurait-il réussi à troller la Silicon Valley ?

Pire que cela. Non seulement il a utilisé nos outils, mais il a aussi utilisé nos méthodes. La méthode des start-up de la Silicon consiste à foncer et à gérer les problèmes après. La rapidité et l’efficacité priment avant tout. Avec Trump, nous sommes en plein dedans : il se lance sur les sujets qui vont toucher le plus de gens possible, il voit comment ça réagit, et il s’adapte. C’est une start-up qui est malheureusement programmée pour les mauvaises valeurs. 

Vous n’aviez pas senti monter le mouvement en faveur de Trump ?

J’ai vécu une expérience personnelle à ce sujet. Quand Trump a sorti ses mesures contre l’immigration, j’ai écrit un article : « I stand against Trump and we all should ». Je l’ai posté sur Medium et Facebook et je n’ai eu que des retours très positifs. Quand je l’ai publié sur LinkedIn, j’ai reçu plus de 600 messages, des insultes d’une violence que je n’avais jamais vue en quinze ans de pratique. En gros, tous disaient : « Rentre chez toi, tu piques les jobs des Américains. » L’un d’eux était : « Rentre chez toi et fais-toi écraser par un camion conduit par un réfugié… » J’ai répondu de manière très calme. J’ai remercié tout le monde pour leur feedback, j’ai expliqué que j’avais payé dans leur pays des milliers de dollars d’impôts, créé des centaines d’emplois, et que, sincèrement, je pensais que ma contribution économique était positive. Surtout, j’ai engagé la discussion, même si, avec certains, c’était quasiment impossible. Je n’avais jamais rencontré des supporters de Trump. Sur Facebook, nous sommes dans un silo, chaque camp discute avec lui-même. Sur LinkedIn, je suis complètement sorti de cette bulle. C’était extrêmement intéressant. Je l’ai vécu comme une chance, une prise de conscience.

Q.

En favorisant notamment l’accroissement des richesses pour quelques-uns, la Silicon Valley ne participe-t-elle pas à alimenter et à creuser des lignes de rupture ? Ont-ils conscience de cet aspect ?

R.

Je pense que oui. Ces patrons qui comptent parmi les plus puissants du monde sont très conscients de ce qu’ils ont fait, ils ont conscience aussi qu’ils n’ont rien vu venir. Ils sont tous sous le choc. Cette question des silos notamment leur semble très dangereuse : que chacun s’enferme dans son mode de pensée ne peut pas favoriser le dialogue. C’est un sujet qui alimente beaucoup de discussions. Reid Hoffman par exemple, le cofondateur de LinkedIn, s’est beaucoup investi dans la campagne des démocrates. Comme tous les autres, jusqu’au dernier moment, il était persuadé que la victoire était assurée. Il a tout arrêté pour se consacrer à ces sujets. Il y a une vraie rébellion qui est en train de s’organiser, ils se demandent ce qu’il faut faire.

Quand vous parlez de rébellion, de quoi s’agit-il ?

C’est un combat de titans qui est en train de s’organiser. Je suis allé à plusieurs après-midi ou à des dîners de réflexion où se retrouvent les 200 personnes les plus influentes de la Silicon Valley. Je n’arrivais pas à croire qui était réuni autour de la table. C’est très impressionnant. C’est vraiment une atmosphère de campagne. Le premier terrain d’action portera sur un combat juridique. Ils ont la capacité à mobiliser énormément de ressources sur ce point pour bloquer certaines initiatives. Ils ont déjà commencé comme on a pu le voir sur les mesures anti-immigration. Le second terrain jouera sans doute sur leur pouvoir d’influence. Ils veulent prendre la parole, probablement par le biais de campagnes de sensibilisation pour expliquer aux citoyens américains que l’on ne leur pique pas leur job, que les immigrés sont une chance extraordinaire, qu’ils créent de la valeur. Si l’on regarde la communauté des scientifiques, tous secteurs confondus, moins de 10 % d’entre eux sont américains de souche. Pour les grands patrons de la Silicon, le constat est le même. Nous n’avons pas pris le temps de leur montrer cela. Nous sommes en train de réfléchir à la création d’événements, un peu partout aux États-Unis, pour sortir de l’entre-soi que nos outils ont créé.

Q.

Il y a aussi un pragmatisme dans les affaires, des intérêts économiques importants. Croyez-vous que ce mouvement tiendra dans la durée ?

R.

Les gens dont on parle, et que je connais, soutiennent des valeurs d’ouverture qui sont fondamentalement opposées à celles défendues par Trump, et ils sont réellement militants sur ces sujets. Marc Benioff, le patron de Salesforce est très impliqué dans la défense de la cause LGBT ; Mark Zuckerberg veut donner au continent africain la possibilité de recevoir Internet, évidemment il le fait pour des raisons économiques, mais c’est aussi par conviction ; Jack Dorsey a parfaitement conscience que Twitter a permis une liberté d’expression partout dans le monde qui n’a pas eu d’équivalent…

La quasi-totalité des stars d’Hollywood comme celles de la Silicon Valley ont échoué à faire gagner Hillary Clinton. Cela questionne-t-il en profondeur leur réel pouvoir d’influence ?

Nous avons été ivres de nos propres certitudes. Nous nous sommes comportés en donneurs de leçon, en prétendant que l’on allait changer le monde. On a juste oublié d’embarquer 50 % des gens avec nous. Cette fois, c’est nous qui avons reçu une leçon, et peut-être que le monde avait besoin de cette leçon-là, peut-être qu’il y a trop de pouvoirs entre les mains de ces gens-là. Quoi qu’il en soit, c’est intelligent de ne pas prendre la parole tout de suite. Ce n’est pas en faisant des vidéos qui emportent les likes des gens qui te like déjà que nous allons y arriver. Cela n’a pas marché. Cela ne marchera pas davantage aujourd’hui. Il y a de profondes zones de rupture autour des questions de l’emploi notamment, et nous devons arriver avec des solutions. Fondamentalement, la Silicon doit recréer du lien. De la même manière, je crois que la France est ivre en ce moment. Tous les patrons que j’ai rencontrés, les CEO du CAC 40 comme les patrons des start-up pensent que ce qui est arrivé aux États-Unis ne pourra pas se produire en France. Je retrouve les mêmes aveuglements que ceux que nous avons vécus.

Q.

Vous lancez leade.rs, une plate-forme qui présente la crème des entrepreneurs de la technologie. Dans ce cadre, pensez-vous prendre position ?

R.

Je n’ai pas encore trouvé la solution. Est-ce que je vais rester neutre ? Je ne pense pas. Leade.rs sera une communauté qui défendra l’idée d’un monde ouvert, qui veut se tourner vers l’avenir. Il existe toute une génération d’entrepreneurs sociaux, qui proposent des solutions, et ils le font sans aucun intérêt économique. Je pousserai énormément ce type d’initiatives.


Cet article est paru dans la revue 10 de L’ADN : Pouvoir et contre-pouvoirs / Jeux d’influence. A commander ici.


 

Leade.rs, la conférence de Loïc Le Meur aura lieu les 11 et 12 avril à Paris. Plus d’informations ici.

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