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Est-ce que c’est (vraiment) l’enfer de travailler avec les millennials ?

Des jeunes gens en train de faire un selfie
Introduction
On les dit feignants, peu motivés et désinvoltes sur le lieu de travail. Mythes ou clichés, un malaise persiste. Et s’il n’était dû qu’à des imaginaires divergents du travail ?

« Certains jeunes avec qui je travaille manquent de structure à tous les niveaux. Ils sont incapables de faire correctement ce qu’on leur demande, ils se justifient systématiquement quand on le leur fait remarquer, et sont totalement détachés ». Le constat de Laura*, 36 ans et consultante associée d’une agence de conseil en communication indépendante, est sans appel : travailler avec les millennials, c’est l’enfer.

Elle constate des différences d’attitude fondamentales entre celles et ceux qui ont toujours eu l’habitude d’avoir un smartphone entre les mains pour travailler, et les autres. « Évidemment, je généralise et ce n’est pas le cas de tout le monde. Mais ils sont globalement incapables de chercher une information sur un sujet : ils tapent une requête sur Google et me sortent ce qu’ils ont trouvé sur Wikipédia, sans rien vérifier ni chercher à comprendre pourquoi je leur demande ça ». Elle déplore un détachement total. « La notion du “droit à” est hyper forte : j’ai le droit de partir tôt, j’ai le droit de prendre de longues pauses déjeuner, j’ai le droit de me mettre en arrêt maladie pour un mal de tête… sans aucune conscience des conséquences sur l’appréciation de leur maître de stage. C’est à la fois un manque d’implication et une forme de détente absolue ».

Avant, on avait peur de ne pas avoir de job. Aujourd’hui, on a peur de ne pas avoir un emploi qui nous plaise.

« J’ai le sentiment qu’ils n’ont pas la même approche du milieu professionnel. Je me souviens de mon premier stage important : je n’avais qu’une idée en tête, qu’on me propose un job à l’issue des 6 mois ! », poursuit Laura. À l’inverse, les stagiaires qui rejoignent l’agence aujourd’hui cherchent à multiplier les expériences – non pas pour impressionner les recruteurs, mais pour avoir la garantie de choisir celle qui leur convient le mieux. À savoir celle qui remplit les critères suivants : « il faut que ce soit bien payé, pas trop intense en termes d’horaires, intéressant et que l’ambiance soit sympa ».

Difficile d’ignorer les théories de Simon Sinek sur le sujet : ce conférencier britannique, habitué de la scène des TED, aime à rappeler à quel point l’éducation des plus jeunes renforcerait cette quête de bien-être au travail et un sentiment d’importance parfois un peu démesuré. L’idée principale qui se dégage de ses théories, c’est qu’à coups de « mais oui mon chéri, tu peux tout faire dans la vie », les parents auraient farci le crâne de leurs enfants d’utopies difficiles à atteindre : oui, en théorie, on peut tout faire. Mais dans les faits, il faut bosser. Et avoir un job qui « a un sens », ça ne s’obtient pas en claquant des doigts : il faut potentiellement travailler pour y arriver, et ne pas se reposer sur ses lauriers.

Simon Sinek on Millennials in the Workplace

Caroline Duret, Directrice Générale d’Obvious.ly, fait le même constat. Mais pour autant, ce n’est pas quelque chose qu’elle considère comme négatif… du moins aujourd’hui. Elle admet que ça a pu la surprendre à une époque, mais que son ressenti a évolué. « J’ai vieilli, et je suis amenée à travailler avec des gens beaucoup plus jeunes qu’auparavant », explique celle dont le métier est de trouver les meilleurs influenceurs pour les marques. « Ce que je constate de façon assez unanime c’est que les jeunes mettent beaucoup plus d’affect sur le lieu de travail : ils ont un coup de cœur pour une personne, un job, un projet ou un produit. Ils ne recherchent pas un statut comme nous pouvions le faire ». À 41 ans, Caroline Duret se rappelle qu’avant d’entrer dans la vie active elle ne s’était jamais dit qu’elle voulait rejoindre une boîte qui la fasse « se sentir bien », mais dans une entreprise prestigieuse. Elle admet que la mécanique et les motivations sont différentes, mais que le résultat, c’est que lorsque les nouvelles recrues trouvent « un truc qui les excite, elles sont prêtes à se donner à 200% et sont carrément plus investies ».

L’avis du sociologue : « le ras-le-bol est la manifestation d’une divergence totale d’imaginaire entre les jeunes qui entrent sur le marché du travail et les plus anciens »

Lorsqu’on aborde le sujet auprès du sociologue Stéphane Hugon, il invite dans un premier temps à faire preuve de prudence. Pour lui, difficile de caractériser toute une génération qui n’a de commun que l’âge. « Il existe autant de définitions des millennials qu’il y a de profils », explique-t-il.

Il admet néanmoins constater une espèce de « ras-le-bol » qui cristallise les différentes conceptions de l’entreprise entre « les jeunes entrants » et les autres.

  1. La fin des héros

Pour Stéphane Hugon, il faut dépasser la seule échelle de la génération et se placer dans un cycle plus long : alors qu’aux XIXe et XXe siècle la notion du héros avait infiltré les sphères politiques et business, elle séduit beaucoup moins aujourd’hui. Plus besoin de jouer au superhumain : on préfère le bien-être au salaire, une ambiance sympa à un statut qui impressionne, et miser sur le collectif plutôt que l’ego.

  1. La mort du sacrifice

Dans une conception très judéo-chrétienne du travail, on considère l’effort comme indispensable. « Le sacrifice présent se fait dans une attente de la célébration de l’avenir ». Un concept qui échappe totalement aux millennials, qui ont le sentiment que le travail ne doit pas s’opposer au plaisir. C’est aussi parce que le rapport au temps est très différent : « ils ne croient pas au mythe du progrès, car ils sont incapables de se projeter ». Le résultat, c’est une posture qui peut passer pour de la désinvolture : on ne s’engage pas à fond au prétexte d’un potentiel plaisir à venir, mais on ne conteste pas pour autant l’état de fait. « C’est quelque chose qui agace beaucoup, et qui les fait passer pour inconséquents ».

  1. Finie la hiérarchie : place à la collaboration

Sur fond de crispations, les critiques à l’encontre des plus jeunes témoignent d’un temps déjà révolu : ils ne respectent plus la hiérarchie ? C’est que l’idée même de hiérarchie est obsolète. « C’est cela qui pose problème : on maintient des principes illusoires et illégitimes ». Les fondamentaux que l’on inculque dès l’école primaire (« on ne copie pas » – « on travaille seul » – « on est premier de la classe »), sur lesquels reposaient la conception du travail comme émancipation de soi, sont bousculés. On privilégie l’échange, la mutualisation des savoirs, le partage : la multiplication des fablab en est l’incarnation parfaite. « Nous revenons à une logique d’ateliers à l’ancienne où tout le monde travaille ensemble – les gens ne sont plus coincés derrière un ordinateur ». En s’inspirant des Compagnons du Devoir plutôt que des grandes multinationales ?

  1. Tout sauf l’ennui

On l’a dit : le rapport au temps a changé, et pour celles et ceux qui ont l’habitude de l’immédiateté, le « report de jouissance » promis par des avantages lointains lors des recrutements ne fonctionne plus. « Ils veulent savoir ce qui se passera le jour même, être passionnés tout de suite ». Une tendance qui s’incarne dans les nouvelles définitions que prennent le sens (direction vs signification) et l’expérience (accumulation dans la durée vs quelque chose de ponctuel qui est vécu avec émotion).

En conclusion, Stéphane Hugon souhaite réunir les camps : oui, les jeunes savent travailler. Mais ils ont une conception du travail radicalement différente de celle qui est ancrée chez celles et ceux qui les ont précédés. « Ça ne veut pas dire que l’une est meilleure que l’autre. Mais il va falloir trouver des points de convergence pour créer des entreprises résilientes et agiles ». Les initiatives pour trouver des terrains d’entente ont d’ailleurs tendance à se multiplier : nouveaux métiers, mise en place d’ateliers, création de programmes intrapreneuriaux… « Mais dans cette logique, les entreprises ont tendance à utiliser cette génération comme une ressource énergétique : ce sont des individus qui ne les intéressent pas en soi, mais qui peuvent servir de médiation pour stimuler les autres. Beaucoup de grands groupes vont chercher un effet intergénérationnel pour ramener un peu d’innovation et d’énergie au sein des troupes ! »

Attention à ne pas en abuser – une ressource, ça peut s’épuiser…

 

 

*Le prénom a été changé

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