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Changeons nos modèles d’organisation !

Changeons nos modèles d’organisation !
Introduction
La hiérarchie, les silos, les pyramides… c’est fini ? Il va falloir s’y faire : le numérique bouleverse aussi nos modèles d’organisation. Pourquoi et comment ? Une tribune de Laetitia Vitaud.

L’entreprise s’est transformée avant tout en une machine à créer de la valeur pour l’actionnaire...

Depuis les années 1980, on parle de gouvernance d’entreprise pour désigner les processus qui encadrent la manière dont une entreprise est dirigée et contrôlée. Dans les grandes entreprises cotées en Bourse, cette gouvernance (le terme vient de l’anglais corporate governance) échappe de plus en plus aux salariés et aux syndicats qui ont longtemps détenu l’essentiel du pouvoir dans l’entreprise. Si l’on s’est mis à parler de gouvernance d’entreprise, c’est précisément parce que le contrat social de l’entreprise a changé à partir des années 1980 : ce sont les actionnaires qui, depuis trois décennies, sont devenus la partie prenante la plus puissante. La part de la valeur ajoutée qui revenait aux salariés pendant les Trente Glorieuses s’est depuis réduite comme peau de chagrin. L’entreprise s’est transformée avant tout en une machine à créer de la valeur pour l’actionnaire.

Des Trente Glorieuses à la période du capitalisme financier triomphant, des acteurs ont réussi à maintenir leur pouvoir et ont continué à s’enrichir : les managers. Depuis un demi-siècle, les cadres dirigeants et supérieurs exercent un pouvoir que l’historien Alfred Chandler appelait déjà en 1962 la « main visible » (par opposition à la « main invisible » du marché définie par Adam Smith). Les managers ont créé des process et inventé les ressources humaines modernes. Ces dirigeants professionnels, ni producteurs ni propriétaires, ont permis l’expansion d’immenses empires industriels. La France n’a pas été en reste car elle a fait émerger, avec le soutien actif de son État tout-puissant, de grands empires industriels où le pouvoir managérial et le pouvoir politique s’entremêlent.

Aujourd’hui, l’âge d’or des actionnaires touche à sa fin...

Les modes de gouvernance qui ont assis leur puissance sont en crise. Le modèle dominant de l’empire industriel multinational coté en Bourse est en perte de vitesse. Partout, de nouveaux modèles apparaissent, dont certains prospèrent. Leur succès remet en question le modèle encore dominant, qui tente de s’allier au pouvoir politique pour bloquer le développement des modèles émergents.

À mesure que la Silicon Valley « dévore le monde » (pour reprendre l’expression de Marc Andreessen), un modèle de gouvernance radicalement différent se développe. Dans des organisations aplanies, avec moins de hiérarchie, il n’y a plus, d’un côté, ceux qui conçoivent et décident et, de l’autre, ceux qui exécutent. Les employés sont encouragés à « agir comme des actionnaires » (c’est l’injonction faite aux employés de Google : « Act like an owner »). Non seulement les géants du numérique font des employés des managers de leur propre travail et des actionnaires de l’entreprise, mais ils assènent aussi un coup violent aux marchés financiers. De plus en plus d’entreprises numériques comme Uber, Airbnb ou Palantir, pourtant valorisées à plusieurs dizaines de milliards de dollars, n’entrent jamais en Bourse. La notion de « valeur pour l’actionnaire » est absente de ces entreprises, qui refusent de se plier aux impératifs de rendement à court terme imposés par les marchés boursiers.

Les modèles d’organisation hérités du fordisme sont fortement remis en question par des changements culturels profonds....

En quête de plus d’autonomie et de sens, les travailleurs d’aujourd’hui rejettent à la fois les organisations bureaucratiques qui écrasent l’individu et celles qui mettent l’accent sur la valeur pour l’actionnaire, ne mesurant leur succès qu’en fonction d’objectifs financiers à court terme. Pour échapper aux modèles pyramidaux, les travailleurs sont de plus en plus nombreux à choisir de sortir de l’organisation en devenant des travailleurs indépendants. Ils pensent toujours davantage qu’un modèle de croissance infinie dans un monde aux ressources finies n’est pas tenable. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre le succès considérable du livre Reinventing Organizations de Frédéric Laloux, qui appelle de ses vœux l’avènement des « organisations opale ».

Frédéric Laloux brosse une histoire de l’évolution des formes organisationnelles comme un naturaliste raconte l’histoire de l’évolution des espèces...

La métaphore des organismes vivants fonctionne d’ailleurs à merveille pour le stade organisationnel le plus évolué, celui de « l’organisation opale ». Dans ces organisations d’un nouveau type, pas de pouvoir centralisé ni de bureaucratie pyramidale : les individus sont autonomes et intègres, ils ne laissent pas une partie d’eux-mêmes à la maison. Certaines organisations sont déjà parvenues à donner vie à ce paradigme opale, comme l’entreprise néerlandaise Buurtzorg, décrite par le menu dans le livre de Laloux. Cette entreprise de soins à domicile est décentralisée et autogérée par des petites cellules d’infirmières gérantes, qui distribuent les soins et dirigent l’entreprise. Ceux qui en profitent le plus sont les patients (que d’autres entreprises appelleraient les clients) : grâce à cette organisation, ils reçoivent des soins de meilleure qualité, prodigués par des infirmières qu’ils connaissent et qui les suivent de manière attentive et personnalisée.

L’économie numérique accélère ces mutations...

Une part croissante de la valeur ajoutée y est créée en dehors des organisations, par une multitude de consommateurs-producteurs connectés les uns aux autres. Progressivement, c’est la notion même de firme qui est remise en question par la baisse continue des coûts de transaction (il est de moins en moins coûteux de faire appel à des prestataires extérieurs à l’organisation). Que signifie la notion de gouvernance d’entreprise dans un écosystème d’acteurs indépendants organisés en multitude ?

Pour finir, les géants d’aujourd’hui, bien que puissants et dominants, sont plus fragiles que ceux d’hier...

Comme le prouve le déclin de Yahoo!, un géant qui échoue à faire alliance avec ses utilisateurs disparaît. In fine, ce sont les individus qui font la loi dans l’économie numérique : ils obligent les entreprises à itérer et itérer encore pour offrir en permanence le meilleur service, le meilleur prix et le meilleur design. Il semblerait que, parmi les parties prenantes des grandes entreprises, ce soit les clients qui sont appelés à dominer cette nouvelle ère qui s’ouvre sous nos yeux. Ainsi, pour espérer retrouver un peu de leur puissance perdue, les employés doivent apprendre à faire alliance avec les clients. C’est ce qu’ont réussi à faire les syndicats américains, mobilisés en faveur de la hausse du salaire minimum. Pour la première fois depuis quarante ans, les écarts de revenus entre les classes moyennes et les dirigeants se réduisent aux États-Unis. Cette nouvelle gouvernance, dominée par les clients et utilisateurs, transformera probablement notre société en profondeur, en redistribuant sensiblement les cartes du pouvoir économique. Sommes-nous prêts à changer pour en tirer parti ?


Cet article est paru dans le numéro 9 de la revue de L’ADN : Les nouveaux explorateurs, dans notre dossier sur les nouvelles formes de gouvernance. Votre exemplaire à commander ici.


 

Parcours de Laetitia Vitaud 

Enseignante à Sciences-Po et à l’université Paris-Dauphine sur le futur du travail et la sociologie des organisations, Laetitia Vitaud travaille dans l’économie numérique, où elle s’est spécialisée sur la question de l’avenir de l’emploi, du travail et des organisations. Elle vient de publier, avec Nicolas Colin, aux éditions Armand Colin : Faut-il avoir peur du numérique ? 25 questions pour vous faire votre opinion. À suivre sur : medium.com/@Vitolae

Romain Vignes le 26 mars 2017 / Répondre

Très bon article, bravo !
Je partage complètement le constat du premier paragraphe, un peu moins les 2 suivants (mais je souhaite de tout coeur me tromper !). Avez-vous des sources fiables et/ou des données concrètes qui montrent que l’age d’or des actionnaires touche à sa fin et que les modèles d’organisation hérités du fordisme touchent à leur fin ?
Merci d’avance.

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